Idée originale : jmurdoch
Texte: Gemini
Images: KlingAI
Les calculs du cœur
Le silence du manoir des Aubrais n’était jamais paisible. C’était un silence lourd, épais, qui sentait la cire d’abeille, le bois séculaire et le parfum entêtant de la lavande. Dans le grand salon aux boiseries sombres, le tic-tac monocorde de la pendule en bronze rythmait l’agonie d’une fin d’après-midi d’automne. Édouard, debout près de la haute fenêtre à petits carreaux, observait la pluie cingler les vitres. À quarante-deux ans, ses tempes grisonnaient avec une élégance calculée. Ses costumes étaient toujours parfaitement taillés, ses manières irréprochables. Mais derrière le masque du gendre idéal et de l’époux dévoué se cachait un homme dévoré par l'ennui et le mépris.
— Édouard… Mon ami, vous devriez vous asseoir. Vous allez finir par user le parquet à force de guetter le déluge.
La voix venait du fond de la pièce, étouffée par les coussins de velours d’un immense sofa. Marguerite s'y tenait installée, pareille à une idole de chair et de soie. À près de soixante-dix ans, la vieille dame imposait sa silhouette massive et ses manières d’un autre siècle. Ses doigts courts, boudinés par les ans, étaient surchargés de bagues aux diamants insolents.
Édouard esquissa son plus beau sourire de façade, celui qu’il avait travaillé devant son miroir pendant des années. Il se retourna et s'approcha, posant un regard d'une indifférence glaciale sur l'opulence de sa femme.
— Je veillais simplement à ce que l'orage ne menace pas vos rosiers, ma chère, répondit-il d'une voix douce, presque mielleuse. Vous savez à quel point leur floraison vous tient à cœur.
Marguerite laissa échapper un soupir qui fit trembler son double menton. Elle tendit une main lourde vers lui, qu’il saisit sans ciller, retenant un haut-le-cœur.
— Vous êtes si attentionné, Édouard. Parfois, je me demande ce qu’une vieille femme comme moi a bien pu faire pour mériter un époux si dévoué. Mes amies me disaient de me méfier… Une telle différence d'âge, vous comprenez. Elles disaient que vous n'en vouliez qu'à mes millions.
L'espace d'une seconde, le cœur d'Édouard rata un battement. Ses yeux se posèrent sur le coffre-fort mural dissimulé derrière le portrait d'un ancêtre, puis sur les titres de propriété qui traînaient sur le secrétaire. C'était pour cela qu'il endurait ses caprices, ses plaintes continuelles, son odeur de vieille poudre de riz et sa jalousie maladive. La fortune des Aubrais. Un empire immobilier, des comptes à l'étranger, de quoi s'offrir dix vies de luxe.
— Les gens sont médisants, Marguerite, murmura-t-il en embrassant le dos de sa main flasque. Notre union dépasse les contingences matérielles. Vous le savez bien.
— Oui, mon ami. Je le sais.
Elle ferma les yeux, épuisée par ce court échange, et se laissa aller contre les oreillers. Édouard la regarda. Elle n'était plus qu'une montagne de graisse et de privilèges, un obstacle vivant entre lui et la liberté. Une haine sourde, distillée goutte à goutte depuis sept ans de mariage, lui brûlait la gorge.
Soudain, la double porte du salon s'ouvrit discrètement. Une silhouette se glissa dans la pièce, brisant l’atmosphère étouffante.
C’était Clara.
À trente-deux ans, la femme de ménage du manoir possédait le genre de beauté qui coupait le souffle et éveillait les instincts les plus sauvages. Ses cheveux d'un noir de jais, attachés à la hâte, laissaient échapper quelques boucles rebelles sur une nuque ambrée. Sous son tablier de toile simple, ses formes généreuses et sa taille cintrée défiaient la décence. Elle portait un plateau d'argent chargé d'un service à thé.
Dès qu’elle entra, l’air sembla se charger d'une électricité nouvelle. Le regard d’Édouard changea instantanément, perdant sa torpeur pour s'enflammer d'une lueur prédatrice.
— Madame… Monsieur… Le thé est servi, annonça Clara d'une voix basse, un brin enrouée, qui fit frissonner Édouard jusqu'au bout des doigts.
— Posez-le là, Clara, ordonna Marguerite sans ouvrir les yeux, d'un ton sec qui contrastait avec la douceur qu'elle réservait à son mari. Et tâchez d'essuyer la console de l'entrée, j'y ai vu de la poussière ce matin. Vous devenez négligente.
— Bien, Madame. Veuillez m'excuser.
Clara s'approcha de la table basse. En se penchant pour déposer le plateau, son regard croisa celui d'Édouard. Ce fut un échange de quelques fractions de seconde, mais d'une intensité folle. Les yeux sombres de la jeune femme brillaient d'une promesse ardente, teintée d'une pointe de triomphe cruel. Elle savait le pouvoir qu'elle exerçait sur lui. Elle redressa sa poitrine opulente avant de reculer d'un pas fluide, presque félin.
Dès que Clara quitta la pièce, le salon redevint une prison pour Édouard.
— Cette fille a des manières de paysanne, grogna Marguerite en saisissant sa tasse de porcelaine. Si elle n'était pas si bon marché, je l'aurais renvoyée depuis longtemps. Elle me met mal à l'aise, Édouard. Elle vous regarde parfois d'une façon…
— Vous vous faites des idées, ma chère, l'interrompit-il d'un ton badin, bien que ses muscles se soient crispés. C'est une simple domestique. Je ne la remarque même pas. Buvez votre thé, il va refroidir.
Marguerite grogna et porta la tasse à ses lèvres. Édouard prit congé sous prétexte de vérifier des courriers importants dans son bureau au bout du couloir.
Lorsqu'il referma la porte de son cabinet de travail, il ne s'assit pas à son bureau. Il attendit, le cœur battant à tout rompre, comptant les minutes. Cinq. Dix. Quinze.
La porte dérobée, celle qui communiquait avec l'office par un escalier de service, s'ouvrit sans un bruit. Clara se glissa à l'intérieur. En un éclair, elle verrouilla le loquet. Elle n'était plus la servante soumise. Ses yeux pétillaient d'une insolence magnifique.
Édouard fit trois pas rapides et la saisit par la taille, l'écrasant contre le panneau de bois. Ses mains descendirent avidement le long de ses hanches généreuses, s'imprégnant de sa chaleur.
— Tu as mis un temps infini, murmura-t-il contre ses lèvres, sa voix tremblant de besoin.
— La vieille harpie m'a retenue pour des broutilles, répondit Clara dans un souffle, avant de l'embrasser avec une fougue sauvage.
Leurs corps se trouvèrent avec l'urgence de ceux qui s'aiment dans le péché et le danger. Édouard enfouit son visage dans le cou de la jeune femme, respirant son parfum de peau, si pur, si vivant, si loin de la décrépitude du salon.
— Je n'en peux plus, Clara, haleta-t-il en desserrant sa cravate tandis qu'elle déboutonnait sa chemise avec des gestes experts. Cette maison m'étouffe. Elle m'étouffe.
Clara s'arrêta un instant, posant ses mains manucurées sur les joues d'Édouard. Ses yeux noirs ancrés dans les siens, elle afficha un sourire glacial qui contrastait avec la chaleur de son corps.
— Alors, fais ce que tu as à faire, Édouard. Tu me promets cette fortune depuis des mois. Tu me promets que je porterai ses fourrures, ses bijoux, que ce manoir sera le nôtre. Je ne veux plus être celle qui nettoie la poussière. Je veux être la maîtresse des lieux.
— C’est une question de semaines, je te le jure. Le plan est prêt. Le médecin ne verra que du feu. Son cœur est déjà si faible…
Clara passa une main provocante dans les cheveux d'Édouard, faisant pression pour le ramener vers son décolleté.
— Fais-moi oublier sa présence, Édouard. Fais-moi oublier qu'elle respire encore à l'autre bout de ce couloir.
Dans la pénombre du bureau, les deux amants se consumèrent, liés par le désir, le sang futur et l'or d'une vieille dame qui, à quelques mètres de là, buvait son thé en ignorant que ses jours étaient comptés.
Le dernier soupir de Marguerite
Dans l'obscurité de la chambre conjugale, le silence n'était rompu que par le sifflement court et laborieux de la respiration de Marguerite. Assise dans son fauteuil roulant face au lit, elle semblait plus massive encore sous les ombres mouvantes projetées par les flammes de la cheminée.
Édouard entra à pas de loup, un plateau d'argent entre les mains. Dessus posait une tasse de porcelaine fine d'où s'échappait une vapeur parfumée à la camomille et à la verveine. Une odeur douce, presque trop douce, qui masquait l'âcreté de la solution qu'il y avait versée goutte à goutte dans l'intimité de son bureau.
— Tu ne dors pas encore, ma chère ? murmura Édouard d'une voix feutrée, s'approchant avec la lenteur d'un prédateur.
Marguerite tourna lentement la tête, ses yeux alourdis par la fatigue se posant sur lui avec une affection touchante.
— Mon cœur me lance, Édouard… Une sensation d'oppression, comme si les murs se rapprochaient. Je suis contente que tu sois là.
— Je t'ai apporté ton infusion. Elle va t'aider à t'apaiser, je te le promets.
Il lui tendit la tasse. Ses propres doigts tremblaient légèrement, non pas de peur, mais d'une impatience électrique. Marguerite saisit la porcelaine de ses mains tremblantes. Elle prit une première gorgée, fronçant légèrement les sourcils.
— Elle a un goût étrange ce soir… Un goût métallique, presque amer.
Le cœur d'Édouard manqua un battement, mais son masque de parfait époux ne se fendit pas. Il se pencha et posa une main faussement réconfortante sur son épaule massive.
— C'est le miel de bruyère que Clara a trouvé au marché. Bois, ma chérie. Tout va bien se passer. Repose-toi sur moi.
Rassurée par ces paroles, la vieille dame vida la tasse d'un trait.
Quelques minutes plus tard, le poison fit son œuvre. Ce ne fut pas un spasme violent, juste un étouffement progressif, le cœur fatigué de Marguerite cédant sous la paralysie chimique. Ses yeux s'écarquillèrent, fixés sur Édouard avec une soudaine lueur d'incompréhension et de terreur. Elle essaya de parler, de crier, mais seul un râle étouffé sortit de sa gorge. Édouard resta debout, immobile, le visage de marbre, observant la vie quitter ce corps qu'il avait tant détesté. Quand les yeux de la vieille dame se figèrent définitivement, il laissa échapper un long soupir de soulagement. Le médecin de famille, habitué aux faiblesses cardiaques de la riche héritière, ne vit que du feu dans ce décès nocturne.
Trois jours plus tard, le cimetière des Aubrais était plongé dans une brume automnale. Une poignée de notables en deuil s'étaient rassemblés autour du caveau familial. Édouard se tenait au premier rang, la tête basse, un mouchoir à la main. Sous ses paupières closes, il ne pleurait pas ; il exultait. *C'est fini*, se répétait-il en écoutant les litanies monotones du prêtre. *L'or est à moi. La liberté est à moi.*
Une silhouette s'approcha doucement pour se tenir à ses côtés. C'était Clara.
Pour l'occasion, elle avait troqué son tablier contre une robe de crêpe noir d'une coupe impeccable. Bien que la décence eût exigé la sobriété, la robe, cintrée à la perfection, soulignait la cambrure provocante de ses hanches et le galbe généreux de sa poitrine. Une voilette de dentelle sombre ombrait son visage, mais ne masquait en rien l'éclat insolent de ses yeux bruns.
— Mes condoléances, Monsieur, dit Clara d'une voix forte pour les quelques curieux qui se trouvaient là, avant de se pencher plus près de son oreille pour chuchoter : C'est magnifique, Édouard. Tu as réussi.
Édouard capta le parfum de jasmin qui émanait d'elle, effaçant l'odeur de terre humide et d'encens. Il l'effleura du coude, un contact électrique à travers leurs vêtements sombres.
— Le plus dur est fait, murmura-t-il, les yeux rivés sur le cercueil que l'on descendait dans la crypte. Le domaine est à nous. Plus de secrets, plus de mensonges dans les couloirs.
— Regarde-les, reprit Clara en jetant un coup d'œil méprisant aux cousins éloignés qui pleuraient des larmes de crocodile. Ils pensent tous que tu es brisé. Ils ne se doutent pas que ce soir, nous fêterons cela dans le grand lit.
— Chut, Clara, pas ici, l'avertit-il avec un sourire en coin qu'il dissimula derrière son mouchoir. Attends que la terre soit refermée.
— Je t'attendrai au manoir, Édouard. Et cette fois, je ne préparerai pas le thé. Je t'attendrai en maîtresse.
Alors que le prêtre prononçait les derniers mots de la bénédiction, Édouard croisa le regard de Clara sous sa voilette. L'accord tacite, scellé dans le sang et l'ambition, brillait entre eux. Marguerite était sous terre, et leur règne venait de commencer.
L'invisibilité des regrets
Le manoir des Aubrais n’avait pas changé, mais pour Marguerite, tout était devenu différent. Elle se tenait au milieu du grand salon, baignée dans une étrange lumière grisâtre. Le tic-tac de la pendule en bronze résonnait toujours, mais il lui semblait lointain, comme étouffé par des tonnes de coton. Elle baissa les yeux sur ses mains : elles n'étaient plus boudinées, mais translucides, traversées par les reflets de la tapisserie.
— Édouard ? appela-t-elle. Sa voix ne produisit aucun son, juste un murmure éthéré qui mourut aussitôt dans l'air immobile.
La double porte s'ouvrit. Édouard entra, un sourire radieux aux lèvres, bien loin du masque de deuil qu'il portait au cimetière. Il tenait à la main un verre de cristal rempli d'un grand cru. Clara le suivait de près, délaissant enfin sa tenue de deuil pour une robe de soie rouge qui flottait autour de ses hanches généreuses.
— Regarde-moi ça, Édouard, lança Clara en passant ses doigts fins sur les dorures d'un trumeau. Tout cet espace… C'est enfin à nous. La vieille n'est plus là pour me crier dessus.
Marguerite tressaillit. Elle se rua vers son ancienne servante, les mains tendues.
— Clara ! Comment oses-tu ? C'est ma maison ! Je suis là !
Ses mains fantomatiques traversèrent la poitrine de Clara sans que cette dernière ne cille. La jeune femme frissonna simplement, passant une main sur ses bras nus.
— C’est étrange… Il y a un courant d'air glacial dans cette pièce.
Édouard s'approcha d'elle et lui prit la taille, l'attirant contre lui avec une fougue qu'il n'avait jamais montrée à sa défunte épouse.
— Ce n'est rien, mon amour. Juste les vieux murs. Oublie le froid. Pense plutôt à ce que nous allons faire de tout cet or. J'ai reçu la confirmation du notaire ce matin : l'intégralité des comptes me revient.
Marguerite sentit une vague de douleur lui transpercer le cœur—ou ce qu'il en restait. Elle se tourna vers son mari, les yeux pleins de larmes invisibles.
— Édouard… Mon ami… C'est toi ? C'est toi qui as mis ce poison dans mon thé ? Je t'aimais, Édouard. Je t'ai tout donné !
L'homme d'affaires prit une gorgée de vin, le regard brillant d'une cruauté tranquille. Il embrassa Clara dans le cou, arrachant un soupir de plaisir à la brune.
— Si tu savais comme c'était difficile, Clara. Supporter ses plaintes, son corps adipeux, son odeur… Chaque jour était un calvaire. Quand j'ai versé les dernières gouttes dans sa tasse, j'ai cru que je revisitais.
— Tu as été parfait, mon lion, murmura Clara en déboutonnait les premiers boutons de la chemise d'Édouard. Elle n'a rien vu venir. Elle est morte en pensant que tu l'aimais. Quelle idiote.
— Une idiote riche, c'est tout ce qui compte, rit Édouard en la poussant doucement vers le grand sofa de velours—le canapé même où Marguerite passait ses après-midi.
Marguerite hurla de rage et de désespoir. Elle tenta de renverser le guéridon, de briser le verre de cristal, de griffer le visage de son assassin. Ses doigts immatériels glissaient sur les objets sans laisser la moindre empreinte. Le monde physique lui était définitivement interdit.
Réduite à l'état de simple témoin invisible, elle fut condamnée à rester là, dans un coin de sa propre demeure. Elle dut regarder son mari et sa maîtresse s'effondrer sur le canapé, leurs rires et leurs murmures passionnés emplissant la pièce d'une sensualité triomphante. La vérité lui brûlait l'âme : elle avait été assassinée par l'homme qu'elle vénérait, et son agonie n'était que le piédestal de leur bonheur.
Les noces d'or et de sang
Le grand salon des Aubrais avait perdu son austérité séculaire pour se draper de blanc et d'or. Des cascades d'orchidées rares masquaient les boiseries sombres, et les éclats de rire d'une centaine d'invités triés sur le volet couvraient le tumulte de la pluie fine qui battait les hautes fenêtres. Six mois avaient suffi pour effacer le souvenir de Marguerite. Ce soir, on célébrait l'union d'Édouard et de sa splendide nouvelle épouse.
Au centre de la piste de danse, sous l'éclat des lustres en cristal, le couple rayonnait. Clara était impériale. Sa robe de mariée, en dentelle de Calais d'une blancheur insolente, épousait ses courbes voluptueuses avec une précision provocante. Autour de son cou scintillait un collier de diamants massifs — la pièce maîtresse du coffre de la défunte.
— Regardez-les, murmurait une invitée en sirotant son champagne. Il a été brisé par le deuil, mais cette jeune femme l'a ramené à la vie. C'est une renaissance.
À quelques centimètres de là, une silhouette invisible tressaillit de dégoût. Marguerite était debout parmi les convives. Son existence spectrale n'était plus que douleur, mais ce soir, la tristesse s'était définitivement muée en une haine incandescente. Elle fixa les diamants qui reposaient sur la peau ambrée de Clara.
— Mes bijoux… Ma vie… Tu lui as tout donné, Édouard, siffla le fantôme d'une voix que personne ne pouvait entendre.
La musique s'arrêta sous les applaudissements. Édouard prit une coupe sur le plateau d'un serveur et prit la parole, le regard brillant de triomphe.
— Mes chers amis, commença-t-il d'une voix assurée, sa main enserrant la taille fine de Clara. Je tiens à vous remercier. La vie réserve parfois des tragédies cruelles, mais elle sait aussi nous offrir une seconde chance. À Clara, ma boussole, ma reine. À notre avenir.
— À notre avenir ! répétèrent les invités en chœur.
Clara se tourna vers lui, ses yeux sombres pétillants d'une ambition assouvie.
— Tu as été parfait, mon amour, lui murmura-t-elle à l'oreille alors qu'ils s'éloignaient vers le buffet. Mais dis-moi… N'as-tu aucun regret ? Pas même un petit frisson en pensant à *elle* ?
Édouard laissa échapper un rire étouffé, jetant un coup d'œil distrait vers le coin de la pièce où Marguerite aimait jadis se tenir. Son regard traversa le spectre sans la moindre hésitation.
— Des regrets ? Pour cette vieille harpie ? Clara, regarder son cercueil descendre sous terre a été le plus beau jour de ma vie, juste après celui-ci. Sa seule utilité aura été de mourir à temps pour nous léguer sa fortune.
— Tu es diabolique, Édouard. C'est pour ça que je t'aime, répondit Clara en effleurant sa joue. Pense à ce que nous allons dépenser dès demain. Le yacht est réservé pour la Riviera.
Le fantôme de Marguerite laissa éclater une plainte déchirante. Elle se jeta sur eux, tentant de griffer le visage d'Édouard, de arracher le collier du cou de Clara. Ses mains de brume traversèrent leurs corps chauds. Édouard frissonna légèrement, ajustant le col de sa veste.
— Il fait décidément très frais dans ce manoir, nota-t-il avec un léger agacement. Il faudra faire réviser le chauffage à notre retour.
— Ce ne sont que les vieux esprits de cette maison qui s'agitent, plaisanta Clara en l'entraînant à nouveau vers la piste de danse. Laisse-les mourir de jalousie. Ce soir, le monde est à nous.
Marguerite resta seule au milieu de la foule joyeuse, prisonnière de sa cage invisible. Sa colère bouillonnait, impuissante mais toxique, jurant que si une seule faille se présentait dans la réalité de leurs vies parfaites, elle s'y engouffrerait pour réclamer son dû.
L'enveloppe vacante
L'automne avait fait place à un hiver glacial, et le manoir des Aubrais semblait s'être figé dans une torpeur lourde. Pourtant, dans l'ancienne bibliothèque transformée en boudoir moderne, l'atmosphère était étouffante de chaleur. Clara s'était prise de passion pour les arts mystiques de l'Orient, cherchant dans le yoga et la méditation transcendantale un moyen d'apaiser une angoisse sourde que la fortune d'Édouard ne suffisait plus à combler.
Vêtue d'une brassière et d'un legging noirs moulants qui soulignaient le galbe généreux de ses cuisses et de sa poitrine, elle était assise en tailleur sur un tapis épais. Ses yeux étaient clos, sa respiration lente, mesurée.
À deux pas d'elle, le spectre de Marguerite l'observait. La vieille dame n'était plus que rancœur. Elle étudiait chaque jour ce corps magnifique qui lui avait volé sa vie, cette chair jeune et insolente qui profitait de son argent.
— Respire… détache-toi… murmura Clara pour elle-même, sa voix n'étant plus qu'un souffle. Laisse le monde physique… s'évanouir.
Marguerite s'approcha, poussée par une curiosité morbide.
— Tu cherches à fuir tes crimes, petite sotte ? siffla le fantôme. Tu as beau méditer, le sang d'une vieille femme colle à vos mains.
Soudain, l'air de la pièce vibra. Une lueur bleutée, presque imperceptible, commença à émaner des contours de Clara. Sa respiration devint si faible qu'elle sembla s'arrêter. Dans un frisson cosmique, une forme lumineuse et éthérée commença à s'élever du corps assis en tailleur. C'était l'esprit de Clara, son corps astral, qui se détachait de sa prison de chair.
Le double spirituel de Clara flotta dans les airs, grisé par une sensation de liberté absolue. Elle fit volte-face pour contempler son enveloppe charnelle restée immobile au sol, la tête légèrement basculée en arrière, les lèvres entrouvertes.
— J'y suis arrivée… s'extasia le spectre de Clara, sa voix astrale résonnant sur une fréquence vibratoire supérieure. C'est incroyable… je suis libre du poids du monde.
Mais sa joie fut de courte durée. En se retournant, elle percuta une masse d'énergie grise et tourmentée. Le visage déformé par la haine de Marguerite se dressa devant elle. Les deux esprits se firent face dans la dimension éthérée. Clara laissa échapper un hurlement de terreur pure.
— Toi ! Non… ce n'est pas possible ! Tu es morte !
— Oui, je suis morte, Clara, répondit Marguerite, dont la voix fantomatique résonna avec la force d'un tonnerre silencieux. Morte par votre faute. Mais regarde-toi… Tu as abandonné ta maison. Tu as laissé la porte grande ouverte.
Clara comprit instantanément. Elle baissa les yeux vers son corps physique au sol. Il était là, tiède, battant au rythme d'un cœur jeune, mais totalement vide de toute âme. Une enveloppe vacante.
— Non ! Ne t'approche pas de mon corps ! C'est le mien ! s'écria Clara en tentant de se ruer vers le sol.
— Plus maintenant, gronda Marguerite avec un rire cruel et triomphant.
D'un mouvement d'une rapidité fulgurante, le spectre de la vieille dame plongea en piqué vers le tapis. Elle s'engouffra par la bouche entrouverte du corps physique de Clara.
Le choc spirituel provoqua une onde de choc invisible qui fit trembler les meubles. L'esprit astral de Clara fut violemment projeté en arrière, percutant le plafond. Elle tenta de redescendre, de reprendre possession de sa chair, mais elle se heurta à une barrière infranchissable. La place était prise. Le verrou était tiré.
Au sol, le corps de la jeune femme fut secoué d'un violent spasme. Ses doigts se crispèrent sur le tapis. Puis, lentement, ses yeux s'ouvrirent. Les pupilles sombres de Clara étaient les mêmes, mais le regard qui s'y lisait était radicalement différent. C'était un regard lourd, ancien, empreint d'une assurance royale et d'une malice sans borne.
Marguerite prit une immense inspiration, sentant l'air remplir ses nouveaux poumons. Elle baissa les yeux sur ses mains aux doigts longs et fins, toucha la peau lisse de ses bras, sentit la fermeté de sa poitrine sous le tissu élasthanne. Elle se leva d'un bond, d'une souplesse qu'elle n'avait jamais connue de son vivant.
— Mon Dieu… murmura-t-elle. Sa voix était celle de Clara, chaude, sensuelle, mais teintée d'une ironie mordante. Je suis vivante. Je suis jeune. Et je suis… magnifique.
Au-dessus d'elle, le spectre de Clara flottait, invisible et muet pour le monde réel, se débattant dans le vide en poussant des cris silencieux que personne n'entendrait jamais plus. La servante était devenue le fantôme, et la reine avait repris son trône.
La métamorphose de Marguerite
Restée seule dans la chambre qui avait appartenu à sa rivale, Marguerite s’approcha du grand miroir en pied. Ses jambes — de vraies jambes, agiles et légères — la portaient sans le moindre effort, sans cette douleur lancinante qui l'avait enchaînée à son fauteuil pendant des années. Elle posa ses mains sur la glace, fixant le reflet qui lui faisait face.
Le visage de Clara la regardait. Mais l'expression y était transfigurée. L'insolence vulgaire de la servante avait laissé place à la dignité altière d'une femme de la haute société. Marguerite passa un doigt incrédule sur ses pommettes hautes, sur ses lèvres charnues et impeccablement dessinées, puis sur son cou gracieux, exempt de toute ride.
— C’est un miracle… murmura-t-elle, savourant le timbre chaud et velouté de sa nouvelle voix. Tout cet or que tu m’as volé, Clara… il ne valait rien face à ce que tu viens de m'offrir.
Au-dessus d’elle, une masse d’air froid s'agita. Le spectre de Clara flottait contre le plafond, tordu par la panique. Marguerite leva les yeux et croisa le regard désespéré du fantôme. Un sourire cruel étira les lèvres de la nouvelle maîtresse des lieux.
— Tu me regardes, ma petite ? Tu veux me dire quelque chose ? Dommage que les morts n'aient pas de voix. Tu devrais le savoir, j'ai eu six mois pour m'y habituer.
Ignorant les mouvements frénétiques de l'esprit impuissant, Marguerite se tourna vers l'immense dressing. Elle ouvrit les portes à grands pans, dévoilant des rangées de vêtements achetés avec son propre argent. Elle fit glisser le legging et la brassière de yoga, se retrouvant nue face à son reflet. Elle laissa échapper un soupir de pure extase en effleurant sa taille incroyablement fine, le galbe parfait de ses hanches et la fermeté de sa poitrine généreuse. Elle qui avait toujours été complexée par une silhouette massive et lourde tenait enfin sa revanche sur la nature.
Elle fouilla dans les penderies et en sortit une robe en satin noir, outrageusement moulante, dotée d'un décolleté plongeant. Elle la glissa le long de sa peau ambrée. Le tissu épousa ses formes comme une seconde peau.
— Voyons si ton cher Édouard appréciera le changement, dit-elle à haute voix en ajustant la fermeture éclair.
Le fantôme de Clara se jeta en piqué vers elle, tentant d'intercepter ses mouvements. Marguerite ressentit simplement une légère brise fraîche sur ses épaules dénudées. Elle attrapa une brosse, lissa sa longue chevelure d'ébène, et se tourna une dernière fois vers le spectre qui flottait dans un coin de la pièce.
— Regarde-moi bien, Clara. Regarde ce que je fais de ton corps. Ce soir, je récupère mon mari. Et je te promets que les retrouvailles seront mémorables.
Le lit de justice
Le vrombissement de la berline d'Édouard dans l'allée gravillonnée tira Marguerite de sa contemplation. Un frisson d'anticipation, purement électrique, parcourut l'échine de son nouveau corps. Dans le couloir plongé dans la pénombre, le spectre de Clara flottait, s'agitant comme une flamme moribonde dans une tempête invisible.
Marguerite se dirigea vers l'office. Ses pas ne faisaient aucun bruit. Elle ouvrit le tiroir des ustensiles et en sortit un couteau de chef, long, lourd, à la lame parfaitement affûtée. Elle le glissa derrière son dos, maintenant le manche fermement contre sa cambrure, dissimulé par les plis sombres de sa robe de satin.Lorsqu'elle entra dans la chambre conjugale, Édouard était déjà allongé sur le grand lit de velours, torse nu, un bras replié sous sa tête. Dans le coin supérieur de la pièce, le fantôme de Clara se tordait de terreur, oscillant frénétiquement, tentant de hurler un avertissement qu'Édouard ne recevrait jamais.
Marguerite s'approcha du lit avec la lenteur d'un prédateur. Elle s'assit sur le rebord du matelas, laissant sa main libre courir sur le torse d'Édouard. Il ferma les yeux, savourant le contact.
— Tu es magnifique ce soir, Clara. Vraiment. Parfois, j'ai l'impression que tu as changé, que tu as… une assurance que tu n'avais pas avant.
— C'est la richesse, mon cher. Et la liberté, répondit-elle d'un ton mystérieux. Dis-moi, Édouard… Tu ne penses jamais à Marguerite ? Pas même un petit peu ?
Édouard laissa échapper un rire méprisant, les yeux toujours clos.
— Encore elle ? Clara, je te l'ai déjà dit. Cette grosse dinde est là où elle doit être : sous trois mètres de terre. Ne gâche pas ce moment avec son souvenir.
Marguerite cessa son mouvement sur son torse. Son visage se figea, adoptant une expression d'une froideur royale. Elle se pencha tout près de son oreille, sa bouche effleurant son lobe.
— Dommage pour toi, Édouard. Parce que la grosse dinde a trouvé le moyen de revenir. Édouard ouvrit les yeux, fronçant les sourcils, dérouté par le ton subitement glacial et l'étrange lueur d'ancienneté qui brillait dans le regard de sa femme.
— De quoi tu parles ? Clara, arrête tes bêtises…
— Je ne suis pas Clara, Édouard, murmura-t-elle, sa voix se teintant des inflexions méprisantes que Marguerite utilisait jadis. Clara est au plafond. C'est moi, Édouard. C'est ta femme. Et je suis venue récupérer ce qui m'appartient.
Avant qu'Édouard ne puisse comprendre ou esquisser le moindre mouvement de recul, Marguerite dégagea sa main droite. La lame du couteau brilla sous la lueur des appliques murales. D'un geste d'une rage pure, alimentée par des mois d'impuissance spectrale, elle abattit le couteau en plein cœur.
Les yeux d'Édouard s'écarquillèrent sous le choc. Un flot de sang écarlate macula instantanément les draps blancs. Il essaya de saisir les poignets de Marguerite, mais ses forces le trahissaient déjà. Sa bouche s'ouvrit sur un râle muet.
Marguerite se redressa, le couteau toujours en main, observant son agonie avec un détachement glacial. Elle nettoya la lame sur le satin noir de sa robe, puis se tourna vers le coin de la pièce où le spectre de Clara continuait de s'agiter.
— Voilà, Clara. Ton lion est mort. Et la place à côté de toi va bientôt se remplir.
Le club des ombres
Le silence était revenu sur le domaine des Aubrais, mais c’était désormais le silence des secrets bien gardés. Grâce à la fortune colossale dont elle avait repris le contrôle et aux relations haut placées qu’Édouard avait soignées de son vivant, Marguerite n’eut aucun mal à orchestrer la suite. Un pot-de-vin discret à un médecin légiste complaisant, un corps calfeutré dans une malle ancienne transférée vers une fonderie privée, et l'histoire fut scellée. Dans leur cercle mondain, la disparition soudaine d’Édouard fut rapidement classée comme la fuite lâche d'un homme d'affaires volage parti à l'étranger avec des fonds détournés. Personne ne chercha plus loin.
Quelques semaines plus tard, l’atmosphère feutrée du *Vesper*, le club le plus sélect de la ville, bourdonnait d’une musique de jazz langoureuse. Assise au bar, Marguerite faisait tourner le glaçon de son verre de scotch. La robe de mousseline de soie émeraude qu’elle portait soulignait la cambrure insolente de ses hanches. Sous les traits de Clara, elle rayonnait d'une assurance royale.
— Vous semblez bien seule pour une femme si captivante, lança une voix masculine sur sa droite.
Marguerite tourna lentement la tête. Un homme d'une trentaine d'années, séduisant, le regard brillant d'un intérêt non dissimulé, venait de s'installer sur le tabouret voisin.
— La solitude est un luxe que j'apprends à apprécier, Monsieur…, répondit-elle d'un ton badin, sa voix veloutée distillant un magnétisme parfait.
— Julien, dit-il en embrissant son regard. Et le luxe vous va à ravir. Permettez-moi de vous offrir le prochain verre. Vous avez un éclat dans les yeux qui raconte que vous commencez tout juste à vivre.
Marguerite laissa échapper un rire cristallin, un rire que son ancien corps massif n’aurait jamais pu produire.
— Vous ne croyez pas si bien dire, Julien. J'ai l'impression de renaître.
À moins d'un mètre d'eux, l'air vibra violemment, devenant glacial. Deux formes éthérées flottaient dans la pénombre du comptoir, invisibles pour le commun des mortels. Édouard et Clara. Le couple d'assassins était désormais réuni dans le néant, condamné à errer côte à côte comme des spectres impuissants.
— Regarde-la, Édouard… Regarde ce qu'elle fait de ma peau, de mes mains ! siffla le fantôme de Clara, le visage tordu par une agonie éternelle. Elle me vole ma jeunesse, elle se fait courtiser sous mes yeux !
Édouard, dont la silhouette spectrale portait encore la marque sombre du coup de couteau en plein cœur, fixa Marguerite avec un mélange de terreur et de rage impuissante.
— Tais-toi, Clara… murmura-t-il, la voix brisée. C’est ma fortune qu'elle dépense. C'est notre vie qu'elle piétine. Et nous ne pouvons même pas renverser son verre.
Marguerite posa délicatement sa main fine sur l'avant-bras de Julien, ignorant superbement les vaines tentatives des deux spectres qui essayaient de traverser sa chair pour la hanter. Elle ne ressentait qu'une légère brise fraîche, un murmure ridicule qui flattait son triomphe. Elle ancra ses yeux sombres dans ceux de son nouveau soupirant.
— Alors, Julien… Quels sont vos projets pour le reste de la nuit ? demanda-t-elle avec un sourire provocateur.
Le jeune homme, captivé, commanda une nouvelle bouteille. Dans les reflets du miroir du bar, Marguerite contempla son visage parfait. Derrière elle, les ombres d'Édouard et de Clara continuaient de s'agiter dans le vide, prisonnières de leur propre enfer, condamnées à être les spectateurs éternels de la seconde jeunesse de la vieille dame.
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