Le silence de la maison à trois heures du matin n’avait rien d’angoissant. Pour Fred, il tenait plutôt du miracle.
Assis au bord du lit conjugal, les pieds ancrés dans la moquette fraîche, il ajusta ses lunettes sur son nez d'un geste machinal et passa une main fatiguée dans ses cheveux courts, d'un blond un peu terne. À quarante-cinq ans, Fred s'était habitué à sa propre silhouette : celle d'un grand geek de 1m92, trop maigre, un peu gauche, qui n'avait jamais vraiment su quoi faire de ses longs membres. Il ne s'était jamais trouvé particulièrement beau et son manque de confiance en lui l'avait souvent poussé à rester dans l'ombre. Pourtant, sous cette carapace d'homme effacé, se cachait un cœur d'or, un altruiste de nature toujours prêt à se plier en quatre pour les autres.
Il écoutait le bruissement régulier de la respiration de sa femme, Caroline, endormie à ses côtés. Quelques mois plus tôt encore, l’idée même que cette femme puisse partager sa vie, porter son enfant et dormir paisiblement sous son toit aurait semblé relever de la pure science-fiction. Elle l'avait arnaqué, elle avait disparu, et pourtant, le destin l'avait ramenée sur son chemin, métamorphosée. Plus douce, plus attentive, débarrassée de ses vieux démons. Une seconde chance comme la vie en offre rarement.
Fred se leva sans un bruit, sa haute stature frôlant presque le haut de la porte, et se glissa jusqu'à la chambre du bébé.
La veilleuse projetait des constellations de pastilles lumineuses sur les murs blancs. Adam dormait sur le dos, les petits poings fermés de chaque côté de sa tête. Fred se pencha sur le berceau, le cœur submergé par une vague d'amour si intense qu'elle lui coupa presque le souffle.
C’est en observant son fils qu'une étrange impression, une de plus, l'effleura.
Adam avait trois mois, et il n'avait encore jamais pleuré. Pas une colique, pas une larme pour réclamer son biberon, pas une nuit de terreur. Le nourrisson se contentait d’émettre un petit gazouillis mélodieux pour signaler sa faim, et ses nuits étaient aussi régulières qu’une horloge suisse. La semaine dernière, lors de la visite de contrôle, le pédiatre avait longuement froncé les sourcils devant les courbes de croissance. — C'est fascinant, avait dit le médecin en palpant les petits membres du bébé. Son système immunitaire est d'une robustesse incroyable pour son âge. Pas le moindre reflux, une tonicité parfaite... Vous avez de la chance, monsieur, votre fils est un spécimen parfait.
Parfait. Le mot résonnait bizarrement dans l’esprit de Fred.
Soudain, Adam ouvrit les yeux. Deux billes sombres, d'une profondeur désarmante, se fixèrent sur celles de Fred. Il n’y avait pas le regard vague ou fuyant des bébés de cet âge. Adam regardait son père avec une acuité, une attention presque... consciente. Fred lui sourit, ressentant un frisson inexplicable le long de sa colonne vertébrale. Adam referma les paupières et se rendormit aussitôt.
Fred retourna dans la chambre principale. Caroline avait bougé, dégageant son visage. À la lueur de la lune qui traversait les rideaux, Fred contempla cette jeune femme de trente-neuf ans. Du haut de ses 1m65, plutôt mince et assez jolie, elle dégageait toujours, même endormie, une aura singulière. Ses longs cheveux bruns étaient étalés sur l'oreiller, encadrant un visage marqué par une fine cicatrice à l'arcade sourcilière, vestige d'une ancienne agression. C'était une rebelle contre la société, une femme qui avait du caractère, qui ne se laissait jamais marcher sur les pieds et qui dissimulait ses failles derrière une attitude piquante. Fred connaissait ses secrets, comme ce complexe tenace qu'elle avait toujours eu sur ses petits seins, qu'elle cherchait souvent à masquer sous des vêtements amples.
Fred se glissa sous les draps et passa délicatement un bras autour de sa taille. Elle se blottit contre lui dans un soupir chaud, sans se réveiller.
Il l'aimait à en mourir. Et pourtant, une petite ombre planait sur leur bonheur depuis quelques jours.
La veille, alors qu'ils dînaient aux chandelles pour fêter le retour de la maternité, Fred avait sorti une petite boîte en velours de sa poche. Il avait fait sa demande. Un vrai mariage, une fête, l'officialisation de leur nouvelle vie. La réaction de Caroline l'avait glacé. Elle n'avait pas sauté de joie. Au contraire, son visage s'était figé, une lueur de pure panique traversant son regard.
— Je ne peux pas, Fred, avait-elle chuchoté, les mains tremblantes. Tu sais ce que j'ai fait par le passé... J'ai encore des démêlés, de la paperasse, des comptes à rendre... Un mariage officiel attirerait l'attention de l'administration sur nous, sur mon passé d'arnaqueuse... J'ai peur que cela gâche tout. S'il te plaît, ne me demande pas ça.
Elle avait eu l'air si bouleversée que Fred s'en était voulu instantanément. Pour une femme au caractère aussi fort, la voir si vulnérable l'avait désarmé. Ils avaient fini par transiger sur un PACS, plus discret, moins contraignant. Fred s'était dit qu'elle avait raison, qu'il fallait protéger leur cocon des erreurs qu'elle avait commises autrefois.
Mais alors qu'il fixait le plafond de la chambre, le sommeil refusant de venir, une question stupide et persistante lui traversa l'esprit. Caroline avait toujours été une éternelle insoumise, mais elle restait administrativement ordonnée, même dans ses dérives. Pourquoi la simple idée de remplir des papiers de mariage la terrifiait-elle à ce point ?
Fred chassa cette pensée de son esprit, serra sa femme un peu plus fort contre lui, et finit par s'endormir, ignorant que le compte à rebours de leur vie parfaite venait de commencer.
Assis au bord du lit conjugal, les pieds ancrés dans la moquette fraîche, il ajusta ses lunettes sur son nez d'un geste machinal et passa une main fatiguée dans ses cheveux courts, d'un blond un peu terne. À quarante-cinq ans, Fred s'était habitué à sa propre silhouette : celle d'un grand geek de 1m92, trop maigre, un peu gauche, qui n'avait jamais vraiment su quoi faire de ses longs membres. Il ne s'était jamais trouvé particulièrement beau et son manque de confiance en lui l'avait souvent poussé à rester dans l'ombre. Pourtant, sous cette carapace d'homme effacé, se cachait un cœur d'or, un altruiste de nature toujours prêt à se plier en quatre pour les autres.
Il écoutait le bruissement régulier de la respiration de sa femme, Caroline, endormie à ses côtés. Quelques mois plus tôt encore, l’idée même que cette femme puisse partager sa vie, porter son enfant et dormir paisiblement sous son toit aurait semblé relever de la pure science-fiction. Elle l'avait arnaqué, elle avait disparu, et pourtant, le destin l'avait ramenée sur son chemin, métamorphosée. Plus douce, plus attentive, débarrassée de ses vieux démons. Une seconde chance comme la vie en offre rarement.
Fred se leva sans un bruit, sa haute stature frôlant presque le haut de la porte, et se glissa jusqu'à la chambre du bébé.
La veilleuse projetait des constellations de pastilles lumineuses sur les murs blancs. Adam dormait sur le dos, les petits poings fermés de chaque côté de sa tête. Fred se pencha sur le berceau, le cœur submergé par une vague d'amour si intense qu'elle lui coupa presque le souffle.
C’est en observant son fils qu'une étrange impression, une de plus, l'effleura.
Adam avait trois mois, et il n'avait encore jamais pleuré. Pas une colique, pas une larme pour réclamer son biberon, pas une nuit de terreur. Le nourrisson se contentait d’émettre un petit gazouillis mélodieux pour signaler sa faim, et ses nuits étaient aussi régulières qu’une horloge suisse. La semaine dernière, lors de la visite de contrôle, le pédiatre avait longuement froncé les sourcils devant les courbes de croissance. — C'est fascinant, avait dit le médecin en palpant les petits membres du bébé. Son système immunitaire est d'une robustesse incroyable pour son âge. Pas le moindre reflux, une tonicité parfaite... Vous avez de la chance, monsieur, votre fils est un spécimen parfait.
Parfait. Le mot résonnait bizarrement dans l’esprit de Fred.
Soudain, Adam ouvrit les yeux. Deux billes sombres, d'une profondeur désarmante, se fixèrent sur celles de Fred. Il n’y avait pas le regard vague ou fuyant des bébés de cet âge. Adam regardait son père avec une acuité, une attention presque... consciente. Fred lui sourit, ressentant un frisson inexplicable le long de sa colonne vertébrale. Adam referma les paupières et se rendormit aussitôt.
Fred retourna dans la chambre principale. Caroline avait bougé, dégageant son visage. À la lueur de la lune qui traversait les rideaux, Fred contempla cette jeune femme de trente-neuf ans. Du haut de ses 1m65, plutôt mince et assez jolie, elle dégageait toujours, même endormie, une aura singulière. Ses longs cheveux bruns étaient étalés sur l'oreiller, encadrant un visage marqué par une fine cicatrice à l'arcade sourcilière, vestige d'une ancienne agression. C'était une rebelle contre la société, une femme qui avait du caractère, qui ne se laissait jamais marcher sur les pieds et qui dissimulait ses failles derrière une attitude piquante. Fred connaissait ses secrets, comme ce complexe tenace qu'elle avait toujours eu sur ses petits seins, qu'elle cherchait souvent à masquer sous des vêtements amples.
Fred se glissa sous les draps et passa délicatement un bras autour de sa taille. Elle se blottit contre lui dans un soupir chaud, sans se réveiller.
Il l'aimait à en mourir. Et pourtant, une petite ombre planait sur leur bonheur depuis quelques jours.
La veille, alors qu'ils dînaient aux chandelles pour fêter le retour de la maternité, Fred avait sorti une petite boîte en velours de sa poche. Il avait fait sa demande. Un vrai mariage, une fête, l'officialisation de leur nouvelle vie. La réaction de Caroline l'avait glacé. Elle n'avait pas sauté de joie. Au contraire, son visage s'était figé, une lueur de pure panique traversant son regard.
— Je ne peux pas, Fred, avait-elle chuchoté, les mains tremblantes. Tu sais ce que j'ai fait par le passé... J'ai encore des démêlés, de la paperasse, des comptes à rendre... Un mariage officiel attirerait l'attention de l'administration sur nous, sur mon passé d'arnaqueuse... J'ai peur que cela gâche tout. S'il te plaît, ne me demande pas ça.
Elle avait eu l'air si bouleversée que Fred s'en était voulu instantanément. Pour une femme au caractère aussi fort, la voir si vulnérable l'avait désarmé. Ils avaient fini par transiger sur un PACS, plus discret, moins contraignant. Fred s'était dit qu'elle avait raison, qu'il fallait protéger leur cocon des erreurs qu'elle avait commises autrefois.
Mais alors qu'il fixait le plafond de la chambre, le sommeil refusant de venir, une question stupide et persistante lui traversa l'esprit. Caroline avait toujours été une éternelle insoumise, mais elle restait administrativement ordonnée, même dans ses dérives. Pourquoi la simple idée de remplir des papiers de mariage la terrifiait-elle à ce point ?
Fred chassa cette pensée de son esprit, serra sa femme un peu plus fort contre lui, et finit par s'endormir, ignorant que le compte à rebours de leur vie parfaite venait de commencer.
Chapitre 2
Les couloirs du métro
Pour Fred, les journées à la direction technique de la société de télécommunications où il travaillait depuis plus de dix ans se ressemblaient toutes. C’était un univers de serveurs, de lignes de code et de flux de données qui le rassurait. Là-bas, derrière ses doubles écrans, sa grande taille et son manque d'assurance s'effaçaient derrière son expertise. On l'appréciait pour son calme, sa logique implacable et son altruisme naturel, toujours prêt à dépanner un collègue sur un routage réseau complexe.
Ce mardi-là, la journée s'était déroulée sans accroc. À la fin de sa journée, Fred s'engouffra dans les couloirs bondés du métro parisien pour rentrer chez lui, l'esprit déjà tourné vers le sourire de sa femme et les gazouillis d'Adam.
C'est au niveau de la correspondance de la ligne 9 que le monde de Fred vacilla.
Le flot des voyageurs le poussait vers l'avant, mais le regard de Fred fut attiré par une silhouette qui marchait à contre-courant. Une jeune femme d'environ 1m65, vêtue d'une veste en jean élimée et un peu trop grande. Fred s'arrêta net, sa haute stature de 1m92 provoquant un léger remous parmi les usagers pressés.
Son cœur rata un battement. Un doute immense, viscéral, le saisit. Caroline ?
C'étaient ses longs cheveux bruns, sa démarche un peu brute de rebelle. Mais son visage semblait marqué, fatigué, vieilli par le temps, bien loin de la mine radieuse de la femme qui partageait son lit. Poussé par un instinct qu'il ne s'expliquait pas, il fendit la foule et s'approcha d'elle.
— Caroline ? lança-t-il d'une voix hésitante.
La femme sursauta et se retourna. En croisant ses yeux, Fred aperçut la fine cicatrice à l'arcade sourcilière. C'était bien elle. Mais au moment où elle s'arrêta pour lui faire face, une bouffée d'air propagea jusqu'à lui une odeur persistante et familière : celle du tabac froid et de la cigarette de mauvaise qualité.
Ce détail le frappa comme un coup de poing au d'estomac. Caroline avait toujours été une fumeuse invétérée, une vraie cheminée. Pourtant, dès son retour inattendu dans sa vie un an plus tôt, elle lui avait affirmé avoir totalement arrêté de fumer du jour au lendemain. Sa Caroline de la maison n'avait plus jamais touché à une cigarette, n'en portait jamais l'odeur, et l'idée même de replonger semblait loin d'elle. Pourquoi cette femme empestait-elle le tabac à ce point ?
La jeune femme écarquilla les yeux, visiblement mal à l'aise, en ajustant nerveusement son sac. — Fred ? chuchota-t-elle, la voix plus rauque que dans ses souvenirs. Je... je ne pensais pas te revoir ici.
— Qu'est-ce que... qu'est-ce que tu fais là ? bafouilla Fred en ajustant ses lunettes, le cerveau en surchauffe. Et ce style... cette veste ?
Elle jeta un regard fuyant autour d'elle avant de soupirer, une lueur d'amertume dans les yeux. — Écoute, Fred... pour ce qui s'est passé autrefois... l'argent... je suis vraiment désolée de t'avoir arnaqué. J'ai payé ma dette. Je sors tout juste de prison, ça a été un long et sale moment. J'ai décidé de recommencer ma vie à zéro, d'oublier toutes mes anciennes arnaques et mes mauvaises fréquentations. Je ne te demande rien, je ne cherche pas d'ennuis.
Fred la fixa, le corps totalement engourdi. Ses compétences professionnelles de traqueur de failles informatiques s'activèrent malgré lui, alignant les faits avec une logique glaciale. Si la Caroline qui se tenait devant lui, imprégnée de nicotine, sortait à peine de prison après y avoir passé un long moment... qui était la femme non-fumeuse qui s'occupait d'Adam et vivait avec lui depuis des mois ?
Un mouvement de foule brutal lié à l'arrivée d'une rame les sépara. Pris de panique face à l'incompréhension de la situation, Fred tenta de la suivre, sa grande silhouette émergeant au-dessus de la masse, mais il la perdit définitivement de vue dans les escaliers mécaniques.
Le trajet du retour se fit dans un état de transe complète.
Lorsqu'il passa la porte de son appartement, l'odeur réconfortante du dîner l'accueillit. Sa compagne s'avança vers lui, souriante. Elle était mince, jolie, portait un t-shirt ample qui dissimulait ses petits seins et respirait la fraîcheur.
Fred ne dit rien. Il s'installa dans le salon et prit le temps d'observer chacun de ses mouvements. Il regarda sa façon de débarrasser la table, ses gestes doux, sa posture. Rien en elle ne trahissait la femme usée du métro. Pas un soupçon d'odeur de tabac. Rien que le parfum délicat qu'il lui connaissait. C'était une copie parfaite, et pourtant, le doute avait infiltré son esprit comme un virus.
Elle s'approcha enfin de lui, fronçant les sourcils devant son silence inhabituel.
— Ça va, mon chéri ? Tu es tout pâle. Une mauvaise journée chez Télécom ?
Fred prit une profonde inspiration, fixa son regard dans le sien, et posa une question méticuleusement calculée pour tester ses réactions :
— Je t'ai croisée ce matin en allant au travail, Caroline. Pourquoi tu semblais si différente ? Et... pourquoi tu étais habillée comme ça, avec cette vieille veste en jean ?
Ce mardi-là, la journée s'était déroulée sans accroc. À la fin de sa journée, Fred s'engouffra dans les couloirs bondés du métro parisien pour rentrer chez lui, l'esprit déjà tourné vers le sourire de sa femme et les gazouillis d'Adam.
C'est au niveau de la correspondance de la ligne 9 que le monde de Fred vacilla.
Le flot des voyageurs le poussait vers l'avant, mais le regard de Fred fut attiré par une silhouette qui marchait à contre-courant. Une jeune femme d'environ 1m65, vêtue d'une veste en jean élimée et un peu trop grande. Fred s'arrêta net, sa haute stature de 1m92 provoquant un léger remous parmi les usagers pressés.
Son cœur rata un battement. Un doute immense, viscéral, le saisit. Caroline ?
C'étaient ses longs cheveux bruns, sa démarche un peu brute de rebelle. Mais son visage semblait marqué, fatigué, vieilli par le temps, bien loin de la mine radieuse de la femme qui partageait son lit. Poussé par un instinct qu'il ne s'expliquait pas, il fendit la foule et s'approcha d'elle.
— Caroline ? lança-t-il d'une voix hésitante.
La femme sursauta et se retourna. En croisant ses yeux, Fred aperçut la fine cicatrice à l'arcade sourcilière. C'était bien elle. Mais au moment où elle s'arrêta pour lui faire face, une bouffée d'air propagea jusqu'à lui une odeur persistante et familière : celle du tabac froid et de la cigarette de mauvaise qualité.
Ce détail le frappa comme un coup de poing au d'estomac. Caroline avait toujours été une fumeuse invétérée, une vraie cheminée. Pourtant, dès son retour inattendu dans sa vie un an plus tôt, elle lui avait affirmé avoir totalement arrêté de fumer du jour au lendemain. Sa Caroline de la maison n'avait plus jamais touché à une cigarette, n'en portait jamais l'odeur, et l'idée même de replonger semblait loin d'elle. Pourquoi cette femme empestait-elle le tabac à ce point ?
La jeune femme écarquilla les yeux, visiblement mal à l'aise, en ajustant nerveusement son sac. — Fred ? chuchota-t-elle, la voix plus rauque que dans ses souvenirs. Je... je ne pensais pas te revoir ici.
— Qu'est-ce que... qu'est-ce que tu fais là ? bafouilla Fred en ajustant ses lunettes, le cerveau en surchauffe. Et ce style... cette veste ?
Elle jeta un regard fuyant autour d'elle avant de soupirer, une lueur d'amertume dans les yeux. — Écoute, Fred... pour ce qui s'est passé autrefois... l'argent... je suis vraiment désolée de t'avoir arnaqué. J'ai payé ma dette. Je sors tout juste de prison, ça a été un long et sale moment. J'ai décidé de recommencer ma vie à zéro, d'oublier toutes mes anciennes arnaques et mes mauvaises fréquentations. Je ne te demande rien, je ne cherche pas d'ennuis.
Fred la fixa, le corps totalement engourdi. Ses compétences professionnelles de traqueur de failles informatiques s'activèrent malgré lui, alignant les faits avec une logique glaciale. Si la Caroline qui se tenait devant lui, imprégnée de nicotine, sortait à peine de prison après y avoir passé un long moment... qui était la femme non-fumeuse qui s'occupait d'Adam et vivait avec lui depuis des mois ?
Un mouvement de foule brutal lié à l'arrivée d'une rame les sépara. Pris de panique face à l'incompréhension de la situation, Fred tenta de la suivre, sa grande silhouette émergeant au-dessus de la masse, mais il la perdit définitivement de vue dans les escaliers mécaniques.
Le trajet du retour se fit dans un état de transe complète.
Lorsqu'il passa la porte de son appartement, l'odeur réconfortante du dîner l'accueillit. Sa compagne s'avança vers lui, souriante. Elle était mince, jolie, portait un t-shirt ample qui dissimulait ses petits seins et respirait la fraîcheur.
Fred ne dit rien. Il s'installa dans le salon et prit le temps d'observer chacun de ses mouvements. Il regarda sa façon de débarrasser la table, ses gestes doux, sa posture. Rien en elle ne trahissait la femme usée du métro. Pas un soupçon d'odeur de tabac. Rien que le parfum délicat qu'il lui connaissait. C'était une copie parfaite, et pourtant, le doute avait infiltré son esprit comme un virus.
Elle s'approcha enfin de lui, fronçant les sourcils devant son silence inhabituel.
— Ça va, mon chéri ? Tu es tout pâle. Une mauvaise journée chez Télécom ?
Fred prit une profonde inspiration, fixa son regard dans le sien, et posa une question méticuleusement calculée pour tester ses réactions :
— Je t'ai croisée ce matin en allant au travail, Caroline. Pourquoi tu semblais si différente ? Et... pourquoi tu étais habillée comme ça, avec cette vieille veste en jean ?
Chapitre 3
Les mensonges du cœur
Cette nuit-là, Caroline déploya toute l'intensité dont elle était capable. Dans la pénombre de leur chambre, l'amour qu'elle manifestait pour Fred se traduisit par une passion dévorante. Ce fut une nuit torride, presque fiévreuse, où chaque caresse et chaque souffle semblaient crier son besoin de le retenir. Fred se laissa emporter par cette vague, répondant à son étreinte avec la force de ses sentiments. Mais au fond de lui, derrière l'ivresse des corps, l'esprit du technicien restait éveillé. Il sentait bien que cette ferveur soudaine était une tentative de lui faire oublier les spectres du métro.
Le lendemain matin, la lumière douce de l'aube baignait la cuisine. L'odeur réconfortante du café chaud et des tartines grillées flottait dans l'air. Comme à son habitude, Caroline avait tout préparé avec un soin parfait. Elle berçait doucement Adam d'un bras tout en versant le café de Fred lorsqu'il s'installa à table.
Fred ajusta ses lunettes, sa grande silhouette de 1m92 un peu voûtée sur son bol, et observa cette scène idyllique. Il prit une inspiration, son cœur d'or luttant contre sa logique implacable, puis brisa le silence d'une voix qu'il voulait détachée :
— Caroline... j'ai repensé à ce que tu m'as dit hier. Sur ta sœur jumelle. Tu peux m'en dire un peu plus sur elle ? Comment elle s'appelle ?
Elle posa délicatement la cafetière, son visage n'affichant qu'une moue de douce tristesse.
— Elle s'appelle Laetitia. C'est... c'est une arnaqueuse, Fred. Une vraie professionnelle. Elle a passé sa vie à manipuler les gens, à utiliser notre ressemblance pour fuir ses responsabilités.
Fred touilla son café, le regard fixe.
— Est-ce qu'il lui est déjà arrivé de se faire passer pour toi ? Pour faire ses coups ?
La question flotta un instant, chargée de sous-entendus. Caroline afficha un regard douloureux, baissant les yeux vers Adam.
— Oui, admit-elle dans un souffle. Bien trop souvent. Et c'est d'ailleurs pour ça que je voulais à tout prix l'effacer de ma vie, et que je ne t'ai rien dit. Laetitia est folle, Fred. Quand j'ai eu cette agression qui m'a laissé cette marque à l'arcade sourcilière, elle a compris que notre plus grand atout venait de s'abîmer. Tu sais ce qu'elle a fait ? Elle s'est volontairement fait la même blessure. Elle s'est infligé la même cicatrice, au même endroit, juste pour pouvoir continuer à usurper mon identité quand ça l'arrangeait.
Fred s'arrêta net, sa cuillère suspendue au-dessus de son bol. L'explication était terrifiante, presque impensable, mais elle cadrait avec le profil d'une sociopathe de haut vol.
— C'est... c'est monstrueux, murmura-t-il, feignant d'être bouleversé par cette révélation.
— Ça l'est, répondit Caroline en venant poser sa main sur son épaule, le regard embué de larmes. C'est pour ça que je cherche tellement à oublier cette prétendue sœur. Elle est le symbole de tout ce que je veux laisser derrière moi. Ma vie, elle est ici maintenant. Avec toi et Adam.
Fred hocha la tête et prit sa femme dans ses bras, la serrant fort contre lui. Il jouait le jeu de l'époux rassuré. Mais alors que le visage de Caroline était caché contre son épaule, le regard de Fred devint sombre et analytique. L'histoire de la jumelle maléfique qui s'automutilait par intérêt financier était une explication brillante. Trop brillante. Presque digne d'un scénario de film.
En partant pour son travail chez Télécom ce matin-là, Fred savait que le doute ne le quitterait plus. L'ingénieur en lui venait de décider qu'il ne se contenterait plus de paroles. Il allait falloir des preuves concrètes.
Le lendemain matin, la lumière douce de l'aube baignait la cuisine. L'odeur réconfortante du café chaud et des tartines grillées flottait dans l'air. Comme à son habitude, Caroline avait tout préparé avec un soin parfait. Elle berçait doucement Adam d'un bras tout en versant le café de Fred lorsqu'il s'installa à table.
Fred ajusta ses lunettes, sa grande silhouette de 1m92 un peu voûtée sur son bol, et observa cette scène idyllique. Il prit une inspiration, son cœur d'or luttant contre sa logique implacable, puis brisa le silence d'une voix qu'il voulait détachée :
— Caroline... j'ai repensé à ce que tu m'as dit hier. Sur ta sœur jumelle. Tu peux m'en dire un peu plus sur elle ? Comment elle s'appelle ?
Elle posa délicatement la cafetière, son visage n'affichant qu'une moue de douce tristesse.
— Elle s'appelle Laetitia. C'est... c'est une arnaqueuse, Fred. Une vraie professionnelle. Elle a passé sa vie à manipuler les gens, à utiliser notre ressemblance pour fuir ses responsabilités.
Fred touilla son café, le regard fixe.
— Est-ce qu'il lui est déjà arrivé de se faire passer pour toi ? Pour faire ses coups ?
La question flotta un instant, chargée de sous-entendus. Caroline afficha un regard douloureux, baissant les yeux vers Adam.
— Oui, admit-elle dans un souffle. Bien trop souvent. Et c'est d'ailleurs pour ça que je voulais à tout prix l'effacer de ma vie, et que je ne t'ai rien dit. Laetitia est folle, Fred. Quand j'ai eu cette agression qui m'a laissé cette marque à l'arcade sourcilière, elle a compris que notre plus grand atout venait de s'abîmer. Tu sais ce qu'elle a fait ? Elle s'est volontairement fait la même blessure. Elle s'est infligé la même cicatrice, au même endroit, juste pour pouvoir continuer à usurper mon identité quand ça l'arrangeait.
Fred s'arrêta net, sa cuillère suspendue au-dessus de son bol. L'explication était terrifiante, presque impensable, mais elle cadrait avec le profil d'une sociopathe de haut vol.
— C'est... c'est monstrueux, murmura-t-il, feignant d'être bouleversé par cette révélation.
— Ça l'est, répondit Caroline en venant poser sa main sur son épaule, le regard embué de larmes. C'est pour ça que je cherche tellement à oublier cette prétendue sœur. Elle est le symbole de tout ce que je veux laisser derrière moi. Ma vie, elle est ici maintenant. Avec toi et Adam.
Fred hocha la tête et prit sa femme dans ses bras, la serrant fort contre lui. Il jouait le jeu de l'époux rassuré. Mais alors que le visage de Caroline était caché contre son épaule, le regard de Fred devint sombre et analytique. L'histoire de la jumelle maléfique qui s'automutilait par intérêt financier était une explication brillante. Trop brillante. Presque digne d'un scénario de film.
En partant pour son travail chez Télécom ce matin-là, Fred savait que le doute ne le quitterait plus. L'ingénieur en lui venait de décider qu'il ne se contenterait plus de paroles. Il allait falloir des preuves concrètes.
Chapitre 4
Les traces volatiles
Dans les jours qui suivirent, Fred se plongea dans son travail avec une assiduité frénétique, du moins en apparence. Derrière ses écrans à la direction technique de la société de télécommunications, ses yeux ne se contentaient pas de surveiller les flux réseau habituels. L'esprit d'ingénieur de Fred tournait en boucle sur les pièces de ce puzzle de plus en plus absurde. Laetitia, la jumelle maléfique à la cicatrice identique, restait une explication trop parfaite pour être honnête.
Fred avait besoin d'un fil conducteur, d'un point de départ concret. C'est en rangeant son portefeuille, un soir à son bureau, qu'il retomba sur un vieux morceau de papier plié en quatre, oublié dans l'une des poches intérieures depuis plus d'un an.
Une petite annonce publicitaire imprimée sur du papier bon marché, distribuée à l'époque dans sa boîte aux lettres : *« Marabout Voyante – Solutions pour célibataires, retour de l'être aimé, réussite »*.
Fred fixa le papier, un sourire amer aux lèvres. Il se souvint de la période sombre qui avait suivi l'arnaque de Caroline. Désespéré, il avait contacté cette mystérieuse femme noire pour une consultation. C'était lors de ce rendez-vous secret qu'il s'était confié comme jamais, confessant ses blessures, sa solitude, et son amour persistant pour son ex qui venait de le dépouiller. La marabout lui avait promis un sort pour faire revenir Caroline. Quelques semaines plus tard, Caroline réapparaissait effectivement à sa porte, prétendant avoir changé. À l'époque, son cœur d'or et sa naïveté lui avaient fait croire à une incroyable coïncidence, voire à un miracle. Aujourd'hui, son cerveau de technicien y voyait une faille de sécurité majeure.
— Hey, Fred ! Tu as fini de bugger sur ton écran ?
Fred sursauta. Sylvain, un collègue ingénieur du service d'à côté, venait de s'asseoir sur le coin de son bureau. Sylvain était un célibataire endurci, adepte des applications de rencontre, qui passait son temps à se plaindre de sa solitude.
Poussé par une intuition soudaine, Fred lui tendit le bout de papier froissé.
— Tiens, regarde ça. Je suis tombé dessus en rangeant mes affaires. C'est une marabout. Elle fait des miracles pour les célibataires, paraît-il. Tu devrais tenter ta chance.
Sylvain attrapa le prospectus avec un rire moqueur.
— Arrête tes conneries, Fred. Tu crois vraiment à ces trucs de charlatans ? Remarque, vu mon niveau de désespoir en ce moment, je ne risque plus grand-chose. Je vais jeter un œil.
Fred hocha la tête, un plan bien précis en tête. En tant qu'experts en télécoms, Sylvain et lui passaient leurs journées à manipuler des bases de données et des infrastructures réseau. Si ce numéro de téléphone ou cette adresse cachaient quelque chose, Sylvain s'en rendrait compte en deux clics pour tenter de fixer un rendez-vous.
Le lendemain après-midi, Sylvain repassa devant le bureau de Fred, le prospectus à la main, l'air profondément agacé.
— Ton plan marabout, c'est bidon, Fred. J'ai essayé d'appeler le numéro ce matin pour rigoler : la ligne est coupée, attribuée à personne, et d'après les registres de routage de notre propre réseau, le numéro a été résilié il y a un an pile. Pareil pour l'adresse de son cabinet, j'ai vérifié sur les plans cadastraux : le local est vide et à louer depuis des lustres. Ta voyante s'est totalement volatilisée dans la nature.
Fred sentit un frisson glacial lui parcourir l'échine.
— Volatilisée ? répéta-t-il d'une voix blanche.
— Ouais, un vrai fantôme. À croire qu'elle a ouvert cette ligne et ce cabinet juste le temps de quelques consultations, et qu'elle a tout effacé derrière elle dès qu'elle a eu ce qu'elle voulait.
Sylvain jeta le papier à la poubelle et s'éloigna en haussant les épaules.
Fred, quant à lui, resta immobile, les yeux fixés sur la corbeille. Une ligne téléphonique temporaire, un cabinet éphémère, ouverts juste assez de temps pour recueillir les confidences d'un homme brisé, puis fermés définitivement dès que Caroline était revenue dans sa vie…
Le système n'avait pas un bug. Il avait été piraté. Quelqu'un avait minutieusement programmé le retour de Caroline, et cette marabout en était la clé. Fred comprit qu'il devait remonter la piste de cette mystérieuse voyante s'il voulait découvrir l'identité réelle de la femme qui dormait chaque nuit à ses côtés.
Fred avait besoin d'un fil conducteur, d'un point de départ concret. C'est en rangeant son portefeuille, un soir à son bureau, qu'il retomba sur un vieux morceau de papier plié en quatre, oublié dans l'une des poches intérieures depuis plus d'un an.
Une petite annonce publicitaire imprimée sur du papier bon marché, distribuée à l'époque dans sa boîte aux lettres : *« Marabout Voyante – Solutions pour célibataires, retour de l'être aimé, réussite »*.
Fred fixa le papier, un sourire amer aux lèvres. Il se souvint de la période sombre qui avait suivi l'arnaque de Caroline. Désespéré, il avait contacté cette mystérieuse femme noire pour une consultation. C'était lors de ce rendez-vous secret qu'il s'était confié comme jamais, confessant ses blessures, sa solitude, et son amour persistant pour son ex qui venait de le dépouiller. La marabout lui avait promis un sort pour faire revenir Caroline. Quelques semaines plus tard, Caroline réapparaissait effectivement à sa porte, prétendant avoir changé. À l'époque, son cœur d'or et sa naïveté lui avaient fait croire à une incroyable coïncidence, voire à un miracle. Aujourd'hui, son cerveau de technicien y voyait une faille de sécurité majeure.
— Hey, Fred ! Tu as fini de bugger sur ton écran ?
Fred sursauta. Sylvain, un collègue ingénieur du service d'à côté, venait de s'asseoir sur le coin de son bureau. Sylvain était un célibataire endurci, adepte des applications de rencontre, qui passait son temps à se plaindre de sa solitude.
Poussé par une intuition soudaine, Fred lui tendit le bout de papier froissé.
— Tiens, regarde ça. Je suis tombé dessus en rangeant mes affaires. C'est une marabout. Elle fait des miracles pour les célibataires, paraît-il. Tu devrais tenter ta chance.
Sylvain attrapa le prospectus avec un rire moqueur.
— Arrête tes conneries, Fred. Tu crois vraiment à ces trucs de charlatans ? Remarque, vu mon niveau de désespoir en ce moment, je ne risque plus grand-chose. Je vais jeter un œil.
Fred hocha la tête, un plan bien précis en tête. En tant qu'experts en télécoms, Sylvain et lui passaient leurs journées à manipuler des bases de données et des infrastructures réseau. Si ce numéro de téléphone ou cette adresse cachaient quelque chose, Sylvain s'en rendrait compte en deux clics pour tenter de fixer un rendez-vous.
Le lendemain après-midi, Sylvain repassa devant le bureau de Fred, le prospectus à la main, l'air profondément agacé.
— Ton plan marabout, c'est bidon, Fred. J'ai essayé d'appeler le numéro ce matin pour rigoler : la ligne est coupée, attribuée à personne, et d'après les registres de routage de notre propre réseau, le numéro a été résilié il y a un an pile. Pareil pour l'adresse de son cabinet, j'ai vérifié sur les plans cadastraux : le local est vide et à louer depuis des lustres. Ta voyante s'est totalement volatilisée dans la nature.
Fred sentit un frisson glacial lui parcourir l'échine.
— Volatilisée ? répéta-t-il d'une voix blanche.
— Ouais, un vrai fantôme. À croire qu'elle a ouvert cette ligne et ce cabinet juste le temps de quelques consultations, et qu'elle a tout effacé derrière elle dès qu'elle a eu ce qu'elle voulait.
Sylvain jeta le papier à la poubelle et s'éloigna en haussant les épaules.
Fred, quant à lui, resta immobile, les yeux fixés sur la corbeille. Une ligne téléphonique temporaire, un cabinet éphémère, ouverts juste assez de temps pour recueillir les confidences d'un homme brisé, puis fermés définitivement dès que Caroline était revenue dans sa vie…
Le système n'avait pas un bug. Il avait été piraté. Quelqu'un avait minutieusement programmé le retour de Caroline, et cette marabout en était la clé. Fred comprit qu'il devait remonter la piste de cette mystérieuse voyante s'il voulait découvrir l'identité réelle de la femme qui dormait chaque nuit à ses côtés.
Chapitre 5
L'ombre de Gina
L'adresse imprimée sur le prospectus en carton menait à une petite rue pavée et discrète du onzième arrondissement. Fred s'y rendit en fin d'après-midi, profitant d'une pause prolongée de son travail chez Télécom. Sa silhouette immense de 1m92 projetait une ombre nerveuse sur les façades défraîchies. Il avait besoin de voir, de toucher du doigt cette anomalie pour en avoir le cœur net.
Sur place, le constat de son collègue Sylvain s'avéra d'une justesse implacable : le lieu était désert. La vitrine, autrefois recouverte d'un grand tissu lourd et pourpre, n'était plus qu'un carreau poussiéreux affichant un panneau « À louer » jauni par le temps. À travers la vitre sale, Fred ne distingua qu'une pièce vide, des parquets nus et quelques câbles électriques qui pendaient du plafond. Tout avait été nettoyé.
Fred appuya son front contre le verre froid. En fixant ce néant, les barrières du temps s'effondrèrent, et son esprit fut violemment projeté un an en arrière.
Le souvenir s'imposa à lui avec la clarté d'un écran haute définition. Il revit la pièce baignée d'une odeur entêtante d'encens et de myrrhe. Assise derrière une table basse recouverte d'un tapis de velours, la marabout l'attendait. Elle s'était présentée sous le nom de Gina. C'était une femme noire d'environ cinquante ans, au port de tête altier, vêtue de boubous colorés et parée de lourds bijoux qui tintaient à chacun de ses mouvements. Ses yeux, sombres et perçants, semblaient lire en lui comme dans un livre ouvert.
Fred se revit, affalé sur un fauteuil trop bas pour ses longues jambes, ajustant nerveusement ses lunettes. Il était brisé, humilié, mais son cœur d'or refusait de haïr. Face à cette inconnue, les vannes s'étaient ouvertes. Il lui avait confessé son amour immense pour Caroline, cette rebelle qui l'avait pourtant arnaqué avant de s'évanouir dans la nature. Il lui avait décrit ses longs cheveux bruns, son caractère incendiaire, et ce manque cruel qui le rongeait chaque nuit.
Gina l'avait écouté en hochant doucement la tête, un sourire énigmatique aux lèvres. Puis, elle lui avait demandé une photo de l'absente. Fred avait sorti de son portefeuille un cliché froissé de Caroline, montrant son joli visage et la fine cicatrice qui barrait son arcade sourcilière. La marabout avait alors entamé un rituel. Elle avait passé la photo au-dessus d'une bougie, murmuré des incantations dans une langue inconnue, avant de jeter une poignée de poudre dans les flammes, provoquant une étincelle verte. « Le sort est jeté, mon fils, avait-elle dit d'une voix profonde. Celle que ton cœur réclame reviendra à toi. Mais prends garde aux masques que prend le destin. »
Fred s'était levé, avait payé la consultation en liquide, et s'était engouffré dans la rue. À l'instant même où il avait quitté les lieux, un doute immense l'avait assailli. Son esprit rationnel d'ingénieur avait repris le dessus : comment avait-il pu être aussi naïf ? Comment une voyante de quartier pouvait-elle plier la réalité à ses désirs ? Il avait eu honte de sa faiblesse. Et pourtant, trois semaines plus tard, Caroline frappait à sa porte...
Un coup de klaxon brutal ramena Fred au présent. Il cligna des yeux, le front encore collé à la vitrine du local abandonné.
Le doute de l'époque n'était plus une honte, c'était une piste. Gina n'avait pas jeté de sort. Elle avait recueilli des données. Elle avait scanné ses failles, mémorisé le visage de Caroline, appris son histoire, pour pouvoir ensuite programmer son retour avec une précision chirurgicale.
Bien décidé à ne pas repartir les mains vides, Fred se tourna vers la boutique adjacente, une petite cordonnerie qui semblait installée là depuis des décennies. Un vieil homme au tablier de cuir travaillait derrière son comptoir. Fred poussa la porte, faisant teinter la clochette.
— Bonjour, monsieur. Pardon de vous déranger... Je cherche des informations sur la personne qui louait le local juste à côté, l'année dernière. Une femme noire, d'une cinquantaine d'années, qui faisait des consultations de voyance. Une certaine Gina.
Le cordonnier leva des yeux fatigués de sa machine, fronçant les sourcils.
— Une marabout ? À côté ? Vous devez vous tromper d'adresse, mon jeune ami.
— Non, je vous assure, insista Fred en sortant le prospectus de sa poche. C'était bien ici. Elle est restée quelques semaines, peut-être un mois ou deux.
Le vieil homme secoua la tête avec assurance.
— Ça fait trente ans que je suis dans cette rue, monsieur. Le local d'à côté a appartenu à un agent immobilier qui a fait faillite, puis il est resté vide pendant plus d'un an avant qu'un antiquaire éphémère ne reprenne le bail pour deux mois l'hiver dernier. Mais une femme noire ? Une marabout ? Jamais de la vie. Personne dans le voisinage n'a jamais vu de femme correspondant à votre description ici. La rue est petite, tout le monde se connaît. Une affaire pareille, ça se saurait.
Fred remercia machinalement le commerçant et ressortit sur le trottoir, le souffle court.
Personne ne l'avait vue. La marabout n'existait pas pour le reste du monde. Elle n'était apparue que pour lui, matérialisée dans cette rue le temps de lui soutirer ses secrets et la photo de Caroline, avant de s'effacer de la réalité.
Le piège était bien plus vaste et terrifiant que ce qu'il avait imaginé. Sa compagne n'était pas juste une usurpatrice aidée par une complice. La femme qui dormait dans son lit, celle qu'il aimait, maîtrisait l'art de l'illusion à un niveau qui dépassait l'entendement humain.
Sur place, le constat de son collègue Sylvain s'avéra d'une justesse implacable : le lieu était désert. La vitrine, autrefois recouverte d'un grand tissu lourd et pourpre, n'était plus qu'un carreau poussiéreux affichant un panneau « À louer » jauni par le temps. À travers la vitre sale, Fred ne distingua qu'une pièce vide, des parquets nus et quelques câbles électriques qui pendaient du plafond. Tout avait été nettoyé.
Fred appuya son front contre le verre froid. En fixant ce néant, les barrières du temps s'effondrèrent, et son esprit fut violemment projeté un an en arrière.
Le souvenir s'imposa à lui avec la clarté d'un écran haute définition. Il revit la pièce baignée d'une odeur entêtante d'encens et de myrrhe. Assise derrière une table basse recouverte d'un tapis de velours, la marabout l'attendait. Elle s'était présentée sous le nom de Gina. C'était une femme noire d'environ cinquante ans, au port de tête altier, vêtue de boubous colorés et parée de lourds bijoux qui tintaient à chacun de ses mouvements. Ses yeux, sombres et perçants, semblaient lire en lui comme dans un livre ouvert.
Fred se revit, affalé sur un fauteuil trop bas pour ses longues jambes, ajustant nerveusement ses lunettes. Il était brisé, humilié, mais son cœur d'or refusait de haïr. Face à cette inconnue, les vannes s'étaient ouvertes. Il lui avait confessé son amour immense pour Caroline, cette rebelle qui l'avait pourtant arnaqué avant de s'évanouir dans la nature. Il lui avait décrit ses longs cheveux bruns, son caractère incendiaire, et ce manque cruel qui le rongeait chaque nuit.
Gina l'avait écouté en hochant doucement la tête, un sourire énigmatique aux lèvres. Puis, elle lui avait demandé une photo de l'absente. Fred avait sorti de son portefeuille un cliché froissé de Caroline, montrant son joli visage et la fine cicatrice qui barrait son arcade sourcilière. La marabout avait alors entamé un rituel. Elle avait passé la photo au-dessus d'une bougie, murmuré des incantations dans une langue inconnue, avant de jeter une poignée de poudre dans les flammes, provoquant une étincelle verte. « Le sort est jeté, mon fils, avait-elle dit d'une voix profonde. Celle que ton cœur réclame reviendra à toi. Mais prends garde aux masques que prend le destin. »
Fred s'était levé, avait payé la consultation en liquide, et s'était engouffré dans la rue. À l'instant même où il avait quitté les lieux, un doute immense l'avait assailli. Son esprit rationnel d'ingénieur avait repris le dessus : comment avait-il pu être aussi naïf ? Comment une voyante de quartier pouvait-elle plier la réalité à ses désirs ? Il avait eu honte de sa faiblesse. Et pourtant, trois semaines plus tard, Caroline frappait à sa porte...
Un coup de klaxon brutal ramena Fred au présent. Il cligna des yeux, le front encore collé à la vitrine du local abandonné.
Le doute de l'époque n'était plus une honte, c'était une piste. Gina n'avait pas jeté de sort. Elle avait recueilli des données. Elle avait scanné ses failles, mémorisé le visage de Caroline, appris son histoire, pour pouvoir ensuite programmer son retour avec une précision chirurgicale.
Bien décidé à ne pas repartir les mains vides, Fred se tourna vers la boutique adjacente, une petite cordonnerie qui semblait installée là depuis des décennies. Un vieil homme au tablier de cuir travaillait derrière son comptoir. Fred poussa la porte, faisant teinter la clochette.
— Bonjour, monsieur. Pardon de vous déranger... Je cherche des informations sur la personne qui louait le local juste à côté, l'année dernière. Une femme noire, d'une cinquantaine d'années, qui faisait des consultations de voyance. Une certaine Gina.
Le cordonnier leva des yeux fatigués de sa machine, fronçant les sourcils.
— Une marabout ? À côté ? Vous devez vous tromper d'adresse, mon jeune ami.
— Non, je vous assure, insista Fred en sortant le prospectus de sa poche. C'était bien ici. Elle est restée quelques semaines, peut-être un mois ou deux.
Le vieil homme secoua la tête avec assurance.
— Ça fait trente ans que je suis dans cette rue, monsieur. Le local d'à côté a appartenu à un agent immobilier qui a fait faillite, puis il est resté vide pendant plus d'un an avant qu'un antiquaire éphémère ne reprenne le bail pour deux mois l'hiver dernier. Mais une femme noire ? Une marabout ? Jamais de la vie. Personne dans le voisinage n'a jamais vu de femme correspondant à votre description ici. La rue est petite, tout le monde se connaît. Une affaire pareille, ça se saurait.
Fred remercia machinalement le commerçant et ressortit sur le trottoir, le souffle court.
Personne ne l'avait vue. La marabout n'existait pas pour le reste du monde. Elle n'était apparue que pour lui, matérialisée dans cette rue le temps de lui soutirer ses secrets et la photo de Caroline, avant de s'effacer de la réalité.
Le piège était bien plus vaste et terrifiant que ce qu'il avait imaginé. Sa compagne n'était pas juste une usurpatrice aidée par une complice. La femme qui dormait dans son lit, celle qu'il aimait, maîtrisait l'art de l'illusion à un niveau qui dépassait l'entendement humain.
Chapitre 6
Les fautifs d'autrefois
L'enquête de Fred stagnait dans une impasse numérique et physique. La marabout fantôme, la sœur jumelle au comportement de sociopathe... chaque réponse obtenue ne faisait que soulever des questions plus sombres. Pour tenter de retrouver un semblant de logique, Fred se plongea dans son quotidien chez Télécom. C'est paradoxalement là, au détour d'un couloir de l'entreprise, que le destin choisit de lui apporter la pièce suivante du puzzle.
Fred marchait vers la machine à café, ses grandes jambes ajustant son pas à la hâte des autres ingénieurs, lorsqu'il aperçut une silhouette familière qui discutait près des ascenseurs. Une femme brune, maghrébine, au port élégant. Samia.
Elle avait été sa collègue de bureau au département d'ingénierie système pendant des années. Fred s'était senti profondément attiré par elle à une époque, charmé par son intelligence et sa douceur. Il se souvint alors avec une netteté brutale de cette fameuse soirée de crise au bureau, un an plus tôt. À sa grande surprise, Samia s'était montrée incroyablement entreprenante, tentant de le séduire de manière très directe. Fred, bien que profondément tenté par cette femme qu'il admirait en secret, avait trouvé la force de refuser ses surprenantes avancées. Samia était mariée, et Fred, fidèle à ses valeurs intangibles sur la fidélité et le respect des couples, avait préféré couper court. La semaine suivante, elle démissionnait brutalement. Fred avait longtemps culpabilisé, persuadé que le malaise de cette tentative manquée l'avait fait fuir.
Aujourd'hui, elle était là, un badge « Visiteur » suspendu au cou, venue pour une mission de consultance.
— Samia ? lança Fred, ses lunettes glissant légèrement sous le coup de la surprise.
La jeune femme se retourna. En croisant le regard de Fred, son visage se décomposa. Une lueur de gêne intense, presque de la peur, passa dans ses yeux. Elle recula d'un pas, serrant ses dossiers contre sa poitrine.
— Fred... Bonjour, murmura-t-elle d'une voix blanche.
— Je... je ne m'attendais pas à te revoir ici, bafouilla Fred, poussé par son besoin de vérité. Tu vas bien depuis ta démission ? Tu sais, je m'en suis énormément voulu pour cette soirée-là. J'ai eu peur que mon refus t'ait blessée ou mise mal à l'aise au point de te faire quitter la boîte…
Samia le fixa, les sourcils froncés, l'incompréhension totale remplaçant peu à peu sa réserve.
— Ton refus ? Une blessure ? De quoi tu parles, Fred ? Tu as toujours été un collègue d'un professionnalisme parfait avec moi. On n'a jamais passé de soirée ensemble à part pour les réunions d'équipe. Je n'ai jamais tenté de te draguer.
Fred sentit un court-circuit s'opérer dans son cerveau.
— Mais... les avances que tu m'as faites dans l'open space désert ? Tu ans insisté, et je t'ai rappelé que tu étais mariée...
— Fred, arrête, le coupa-t-elle en jetant un regard nerveux autour d'elle. Je n'ai jamais fait ça. Je respecte mon mari, et je n'aurais jamais agi ainsi. Si j'ai démissionné sous le coup de la panique, c'est pour une tout autre raison.
— Alors pourquoi ? demanda Fred, suspendu à ses lèvres.
Samia prit une profonde inspiration, baissant la voix pour ne pas être entendue des autres employés qui passaient dans le couloir.
— J'ai démissionné parce que j'ai été menacée, Fred. Une nuit, en sortant du travail, une femme m'attendait sur le parking. Une femme noire d'une cinquantaine d'années, habillée de façon très étrange, avec des bijoux qui faisaient un bruit de tous les diables.
Fred retint son souffle. *Gina. La marabout.*
— Elle s'est approchée de moi, continua Samia, un frisson traversant ses épaules. Elle connaissait mon nom, mon adresse. Elle m'a dit d'un ton glacial que si je ne quittais pas cette entreprise sur-le-champ, et si je restais dans ton entourage, elle détruirait ma vie et ma famille. Elle avait une description physique qui m'a terrifiée. J'ai eu si peur pour mon couple que j'ai posé ma démission le lendemain matin.
Samia jeta un œil vers sa montre, visiblement pressée de mettre un terme à cet entretien.
— Je dois y aller, ma réunion commence. Prends soin de toi, Fred.
Elle s'éloigna rapidement vers les salles de conférence, laissant Fred planté au milieu du couloir, totalement pétrifié et profondément intrigué.
En rentrant chez lui ce soir-là, Fred ressentait le besoin impérieux d'en parler avec Caroline. L'incohérence entre les souvenirs de Samia et les siens lui rongeait l'esprit. Après avoir embrassé Adam et s'être installé à table pour dîner, il prit son courage à deux mains et lui raconta toute l'histoire avec Samia, son étrange démission et la mystérieuse marabout du parking.
Caroline l'écouta attentivement, une lueur indéchiffrable passant brièvement dans ses yeux. Aussitôt le récit terminé, elle croisa les bras et fit mine de bouder, feignant une jalousie de circonstance.
— Dis donc... Tu repenses souvent à cette jolie collègue, toi ? Tu avais vraiment des vues sur elle à l'open space ?
Fred s'enflamma, réajustant ses lunettes avec sa maladresse habituelle.
— Mais non, je te jure, je…
Devant sa panique, Caroline éclata finalement d'un rire cristallin, relâchant sa posture. Elle s'approcha de lui, posa ses mains douces sur ses épaules et le regarda avec une intensité troublante.
— Je te taquine, mon grand. J'ai une confiance absolue en toi, Fred. Et je t'aime à la folie. Tu as prouvé tes valeurs.
Elle s'assit sur ses genoux, glissant ses doigts dans ses cheveux blonds, avant d'ajouter sur un ton plus taquin :
— En fait, si je devais être juste un tout petit peu jalouse de quelqu'un, ce serait plutôt du temps que tu passes sur ton site de fans d'Angelina Jolie. Tu es tellement investi en tant que webmaster que j'ai parfois l'impression qu'elle te vole mes soirées.
Fred sourit, touché par sa complicité. Mais la mention de l'actrice réveilla un autre souvenir enfoui, une anomalie qu'il n'avait jamais osé formuler à voix haute.
— Tu sais... par rapport à elle, il m'est arrivé un truc complètement fou il y a plus d'un an, avant que tu ne reviennes. J'ai fait un rêve incroyablement troublant et réaliste une nuit. Angelina Jolie est apparue dans ma chambre, au milieu de la nuit. On a fait l'amour. C'était tellement physique, tellement net... Quand je me suis réveillé, ça me semblait d'une vérité absolue. Pas du tout comme un rêve normal.
Caroline se figea un imperceptible quart de seconde. Son sourire se fit plus crispé et elle chercha immédiatement à changer de sujet, dégageant une mèche de ses longs cheveux bruns.
— Les rêves de geek restent des rêves, mon chéri. D'ailleurs, tu as pensé à appeler le pédiatre pour Adam ?
Fred remarqua son empressement à esquiver l'actrice. Pour tester son attachement et apaiser ce qu'il croyait être une insécurité, il la prit par la taille.
— Si ce site et cette passion te rendent jalouse, je suis prêt à tout arrêter pour toi, Caroline. Je peux fermer le site web dès ce soir si ça te rassure.
Le visage de Caroline s'adoucit instantanément. Touchée par la pureté de son intention, elle lui lança un regard chargé d'une reconnaissance infinie.
— Merci, Fred... C'est une magnifique preuve d'amour, murmura-t-elle.
Elle se pencha et l'embrassa amoureusement, mettant fin à la discussion. Fred répondit à son baiser, mais derrière ses verres de lunettes, ses yeux restaient grands ouverts. La marabout, la fausse Samia, le rêve d'Angelina Jolie... Le système de piratage de sa vie s'étendait bien au-delà de ses propres fantasmes, et la vérité brûlait désormais sous ses pieds.
Fred marchait vers la machine à café, ses grandes jambes ajustant son pas à la hâte des autres ingénieurs, lorsqu'il aperçut une silhouette familière qui discutait près des ascenseurs. Une femme brune, maghrébine, au port élégant. Samia.
Elle avait été sa collègue de bureau au département d'ingénierie système pendant des années. Fred s'était senti profondément attiré par elle à une époque, charmé par son intelligence et sa douceur. Il se souvint alors avec une netteté brutale de cette fameuse soirée de crise au bureau, un an plus tôt. À sa grande surprise, Samia s'était montrée incroyablement entreprenante, tentant de le séduire de manière très directe. Fred, bien que profondément tenté par cette femme qu'il admirait en secret, avait trouvé la force de refuser ses surprenantes avancées. Samia était mariée, et Fred, fidèle à ses valeurs intangibles sur la fidélité et le respect des couples, avait préféré couper court. La semaine suivante, elle démissionnait brutalement. Fred avait longtemps culpabilisé, persuadé que le malaise de cette tentative manquée l'avait fait fuir.
Aujourd'hui, elle était là, un badge « Visiteur » suspendu au cou, venue pour une mission de consultance.
— Samia ? lança Fred, ses lunettes glissant légèrement sous le coup de la surprise.
La jeune femme se retourna. En croisant le regard de Fred, son visage se décomposa. Une lueur de gêne intense, presque de la peur, passa dans ses yeux. Elle recula d'un pas, serrant ses dossiers contre sa poitrine.
— Fred... Bonjour, murmura-t-elle d'une voix blanche.
— Je... je ne m'attendais pas à te revoir ici, bafouilla Fred, poussé par son besoin de vérité. Tu vas bien depuis ta démission ? Tu sais, je m'en suis énormément voulu pour cette soirée-là. J'ai eu peur que mon refus t'ait blessée ou mise mal à l'aise au point de te faire quitter la boîte…
Samia le fixa, les sourcils froncés, l'incompréhension totale remplaçant peu à peu sa réserve.
— Ton refus ? Une blessure ? De quoi tu parles, Fred ? Tu as toujours été un collègue d'un professionnalisme parfait avec moi. On n'a jamais passé de soirée ensemble à part pour les réunions d'équipe. Je n'ai jamais tenté de te draguer.
Fred sentit un court-circuit s'opérer dans son cerveau.
— Mais... les avances que tu m'as faites dans l'open space désert ? Tu ans insisté, et je t'ai rappelé que tu étais mariée...
— Fred, arrête, le coupa-t-elle en jetant un regard nerveux autour d'elle. Je n'ai jamais fait ça. Je respecte mon mari, et je n'aurais jamais agi ainsi. Si j'ai démissionné sous le coup de la panique, c'est pour une tout autre raison.
— Alors pourquoi ? demanda Fred, suspendu à ses lèvres.
Samia prit une profonde inspiration, baissant la voix pour ne pas être entendue des autres employés qui passaient dans le couloir.
— J'ai démissionné parce que j'ai été menacée, Fred. Une nuit, en sortant du travail, une femme m'attendait sur le parking. Une femme noire d'une cinquantaine d'années, habillée de façon très étrange, avec des bijoux qui faisaient un bruit de tous les diables.
Fred retint son souffle. *Gina. La marabout.*
— Elle s'est approchée de moi, continua Samia, un frisson traversant ses épaules. Elle connaissait mon nom, mon adresse. Elle m'a dit d'un ton glacial que si je ne quittais pas cette entreprise sur-le-champ, et si je restais dans ton entourage, elle détruirait ma vie et ma famille. Elle avait une description physique qui m'a terrifiée. J'ai eu si peur pour mon couple que j'ai posé ma démission le lendemain matin.
Samia jeta un œil vers sa montre, visiblement pressée de mettre un terme à cet entretien.
— Je dois y aller, ma réunion commence. Prends soin de toi, Fred.
Elle s'éloigna rapidement vers les salles de conférence, laissant Fred planté au milieu du couloir, totalement pétrifié et profondément intrigué.
En rentrant chez lui ce soir-là, Fred ressentait le besoin impérieux d'en parler avec Caroline. L'incohérence entre les souvenirs de Samia et les siens lui rongeait l'esprit. Après avoir embrassé Adam et s'être installé à table pour dîner, il prit son courage à deux mains et lui raconta toute l'histoire avec Samia, son étrange démission et la mystérieuse marabout du parking.
Caroline l'écouta attentivement, une lueur indéchiffrable passant brièvement dans ses yeux. Aussitôt le récit terminé, elle croisa les bras et fit mine de bouder, feignant une jalousie de circonstance.
— Dis donc... Tu repenses souvent à cette jolie collègue, toi ? Tu avais vraiment des vues sur elle à l'open space ?
Fred s'enflamma, réajustant ses lunettes avec sa maladresse habituelle.
— Mais non, je te jure, je…
Devant sa panique, Caroline éclata finalement d'un rire cristallin, relâchant sa posture. Elle s'approcha de lui, posa ses mains douces sur ses épaules et le regarda avec une intensité troublante.
— Je te taquine, mon grand. J'ai une confiance absolue en toi, Fred. Et je t'aime à la folie. Tu as prouvé tes valeurs.
Elle s'assit sur ses genoux, glissant ses doigts dans ses cheveux blonds, avant d'ajouter sur un ton plus taquin :
— En fait, si je devais être juste un tout petit peu jalouse de quelqu'un, ce serait plutôt du temps que tu passes sur ton site de fans d'Angelina Jolie. Tu es tellement investi en tant que webmaster que j'ai parfois l'impression qu'elle te vole mes soirées.
Fred sourit, touché par sa complicité. Mais la mention de l'actrice réveilla un autre souvenir enfoui, une anomalie qu'il n'avait jamais osé formuler à voix haute.
— Tu sais... par rapport à elle, il m'est arrivé un truc complètement fou il y a plus d'un an, avant que tu ne reviennes. J'ai fait un rêve incroyablement troublant et réaliste une nuit. Angelina Jolie est apparue dans ma chambre, au milieu de la nuit. On a fait l'amour. C'était tellement physique, tellement net... Quand je me suis réveillé, ça me semblait d'une vérité absolue. Pas du tout comme un rêve normal.
Caroline se figea un imperceptible quart de seconde. Son sourire se fit plus crispé et elle chercha immédiatement à changer de sujet, dégageant une mèche de ses longs cheveux bruns.
— Les rêves de geek restent des rêves, mon chéri. D'ailleurs, tu as pensé à appeler le pédiatre pour Adam ?
Fred remarqua son empressement à esquiver l'actrice. Pour tester son attachement et apaiser ce qu'il croyait être une insécurité, il la prit par la taille.
— Si ce site et cette passion te rendent jalouse, je suis prêt à tout arrêter pour toi, Caroline. Je peux fermer le site web dès ce soir si ça te rassure.
Le visage de Caroline s'adoucit instantanément. Touchée par la pureté de son intention, elle lui lança un regard chargé d'une reconnaissance infinie.
— Merci, Fred... C'est une magnifique preuve d'amour, murmura-t-elle.
Elle se pencha et l'embrassa amoureusement, mettant fin à la discussion. Fred répondit à son baiser, mais derrière ses verres de lunettes, ses yeux restaient grands ouverts. La marabout, la fausse Samia, le rêve d'Angelina Jolie... Le système de piratage de sa vie s'étendait bien au-delà de ses propres fantasmes, et la vérité brûlait désormais sous ses pieds.
Chapitre 7
Le souffle de l'avenir
Les jours suivants apportèrent une trêve bienvenue dans l'esprit en surchauffe de Fred. Submergé par les urgences techniques à son travail chez Télécom et bercé par la routine apaisante de son foyer, il commença doucement à oublier et à moins s’inquiéter des récents événements. La théorie de la sœur jumelle sociopathe, bien que terrifiante, expliquait après tout les bizarreries du métro, et la tendresse de sa femme agissait comme un baume sur ses paranoïas passées.
Le week-end pointa enfin le bout de son nez, baigné d'une lumière douce. Profitant de cet après-midi ensoleillé, Fred et Caroline décidèrent de s'offrir une sortie dans un parc du quartier. Sa haute silhouette de 1m92 poussait fièrement la poussette, tandis que Caroline, radieuse dans sa silhouette mince de 1m65, marchait à ses côtés, un grand sourire aux lèvres.
Alors qu'ils s'étaient installés sur un banc à l'ombre d'un grand marronnier, observant le va-et-vient des promeneurs, Caroline se tourna vers lui. Ses longs cheveux bruns attrapaient les reflets du soleil, adoucissant la fine cicatrice de son arcade sourcilière.
— Fred... commença-t-elle doucement en posant sa main sur la sienne. J'ai réfléchi ces derniers temps. J'ai vraiment envie qu'on ait un deuxième enfant.
Fred ajusta ses lunettes, pris de court par cette déclaration soudaine. Une pointe d'inquiétude l'effleura.
— Un deuxième ? Déjà ? Tu sais, je t'aime de tout mon cœur, mais j'ai un peu peur de la charge de travail que cela représenterait pour toi, ma chérie. S'occuper de deux enfants en bas âge, c'est un plein temps épuisant.
Caroline laissa échapper un rire doux et secoua la tête avec une assurance tranquille.
— Ne t'en fais pas pour ça. Regarde Adam. C'est un bébé ultra calme, il ne pleure jamais, ne tombe jamais malade et il est tellement facile à soigner. Je me sens totalement capable d'en gérer un deuxième dans ces conditions.
Fred baissa les yeux vers la poussette où le petit garçon dormait paisiblement, avec cette perfection qui continuait d'étonner les médecins. L'altruisme naturel de Fred et son envie profonde de consolider leur bonheur prirent le dessus.
— C'est vrai qu'il est parfait... À vrai dire, si on remet ça, j'avoue que j'ai une immense envie d'avoir une petite fille. Et je me dis que c'est peut-être le bon moment. Ma situation chez Télécom est stable, notre situation financière est bonne, et ce, même si tu restes mère au foyer. On peut largement se le permettre.
Caroline afficha un regard brillant de bonheur, acquiesçant immédiatement.
— Je suis totalement d'accord avec toi, Fred. C'est tout à fait jouable, notre cocon est prêt pour ça. Et pour la petite fille... ce sera une fille. C'est promis.
Fred la regarda, amusé par son ton si catégorique. Il ne put s'empêcher de sourire face à son assurance.
— Ah parce que tu crois que tu peux choisir toi-même le sexe du bébé ? La nature ne fonctionne pas tout à fait comme ça, tu sais !
Caroline ne se démonta pas. Elle esquissa un sourire mystérieux et soutint son regard avec une pointe de malice.
— J'ai lu pas mal d'articles dans des magazines récemment. Ils expliquent que certains facteurs, des positions, des régimes spécifiques ou des conditions bien particulières lors de la conception favorisent grandement la détermination du sexe du futur enfant. C'est très scientifique, tu devrais me faire confiance.
Fred hocha la tête, mais derrière ses verres de lunettes, il resta brièvement intrigué par l’attitude si déterminée de Caroline. Il y avait dans sa voix une certitude absolue, presque entêtante, qui dépassait les simples astuces de magazines féminins. Mais il chassa bien vite cette impression, préférant savourer la complicité de cet instant.
Une fois rentrés de leur promenade au parc, la fin de soirée s'installa calmement dans l'appartement. Épuisé par sa journée, le petit Adam s'endormit rapidement dans son berceau, laissant le silence régner de nouveau sur la maison.
Fred et Caroline se retrouvèrent dans la pénombre de leur chambre pour un long moment d’intimité. Mais ce soir-là, l'ambiance était différente des autres nuits. Fred remarqua immédiatement que Caroline était incroyablement concentrée, habitée par une volonté farouche qui se lisait dans chacun de ses regards. Lorsqu'ils se rapprochèrent, ils firent l’amour de façon d'une intensité rare, à la fois sauvage, fusionnelle et habitée. Fred se laissa totalement submerger par la passion de cette femme qu'il aimait plus que tout, savourant ce moment unique, loin de se douter que ce rapprochement venait de sceller à tout jamais la suite de leur histoire.
Le week-end pointa enfin le bout de son nez, baigné d'une lumière douce. Profitant de cet après-midi ensoleillé, Fred et Caroline décidèrent de s'offrir une sortie dans un parc du quartier. Sa haute silhouette de 1m92 poussait fièrement la poussette, tandis que Caroline, radieuse dans sa silhouette mince de 1m65, marchait à ses côtés, un grand sourire aux lèvres.
Alors qu'ils s'étaient installés sur un banc à l'ombre d'un grand marronnier, observant le va-et-vient des promeneurs, Caroline se tourna vers lui. Ses longs cheveux bruns attrapaient les reflets du soleil, adoucissant la fine cicatrice de son arcade sourcilière.
— Fred... commença-t-elle doucement en posant sa main sur la sienne. J'ai réfléchi ces derniers temps. J'ai vraiment envie qu'on ait un deuxième enfant.
Fred ajusta ses lunettes, pris de court par cette déclaration soudaine. Une pointe d'inquiétude l'effleura.
— Un deuxième ? Déjà ? Tu sais, je t'aime de tout mon cœur, mais j'ai un peu peur de la charge de travail que cela représenterait pour toi, ma chérie. S'occuper de deux enfants en bas âge, c'est un plein temps épuisant.
Caroline laissa échapper un rire doux et secoua la tête avec une assurance tranquille.
— Ne t'en fais pas pour ça. Regarde Adam. C'est un bébé ultra calme, il ne pleure jamais, ne tombe jamais malade et il est tellement facile à soigner. Je me sens totalement capable d'en gérer un deuxième dans ces conditions.
Fred baissa les yeux vers la poussette où le petit garçon dormait paisiblement, avec cette perfection qui continuait d'étonner les médecins. L'altruisme naturel de Fred et son envie profonde de consolider leur bonheur prirent le dessus.
— C'est vrai qu'il est parfait... À vrai dire, si on remet ça, j'avoue que j'ai une immense envie d'avoir une petite fille. Et je me dis que c'est peut-être le bon moment. Ma situation chez Télécom est stable, notre situation financière est bonne, et ce, même si tu restes mère au foyer. On peut largement se le permettre.
Caroline afficha un regard brillant de bonheur, acquiesçant immédiatement.
— Je suis totalement d'accord avec toi, Fred. C'est tout à fait jouable, notre cocon est prêt pour ça. Et pour la petite fille... ce sera une fille. C'est promis.
Fred la regarda, amusé par son ton si catégorique. Il ne put s'empêcher de sourire face à son assurance.
— Ah parce que tu crois que tu peux choisir toi-même le sexe du bébé ? La nature ne fonctionne pas tout à fait comme ça, tu sais !
Caroline ne se démonta pas. Elle esquissa un sourire mystérieux et soutint son regard avec une pointe de malice.
— J'ai lu pas mal d'articles dans des magazines récemment. Ils expliquent que certains facteurs, des positions, des régimes spécifiques ou des conditions bien particulières lors de la conception favorisent grandement la détermination du sexe du futur enfant. C'est très scientifique, tu devrais me faire confiance.
Fred hocha la tête, mais derrière ses verres de lunettes, il resta brièvement intrigué par l’attitude si déterminée de Caroline. Il y avait dans sa voix une certitude absolue, presque entêtante, qui dépassait les simples astuces de magazines féminins. Mais il chassa bien vite cette impression, préférant savourer la complicité de cet instant.
Une fois rentrés de leur promenade au parc, la fin de soirée s'installa calmement dans l'appartement. Épuisé par sa journée, le petit Adam s'endormit rapidement dans son berceau, laissant le silence régner de nouveau sur la maison.
Fred et Caroline se retrouvèrent dans la pénombre de leur chambre pour un long moment d’intimité. Mais ce soir-là, l'ambiance était différente des autres nuits. Fred remarqua immédiatement que Caroline était incroyablement concentrée, habitée par une volonté farouche qui se lisait dans chacun de ses regards. Lorsqu'ils se rapprochèrent, ils firent l’amour de façon d'une intensité rare, à la fois sauvage, fusionnelle et habitée. Fred se laissa totalement submerger par la passion de cette femme qu'il aimait plus que tout, savourant ce moment unique, loin de se douter que ce rapprochement venait de sceller à tout jamais la suite de leur histoire.
Chapitre 8
La visite de l'aînée
Quelques jours plus tard, la routine avait repris ses droits au sein de l'appartement. Fred profitait d'une journée de télétravail pour traiter une série de maintenances réseau complexes. Depuis le bureau improvisé dans le salon, il entendait le bruissement doux de la cuisine où Caroline s'affairait à nourrir le petit Adam.
Soudain, la sonnerie stridente de son téléphone professionnel brisa le silence. Fred décrocha machinalement. Au bout du fil, une voix de dame âgée, posée, presque mécanique, résonna.
— Bonjour. Je souhaiterais parler à Caroline, s'il vous plaît. Je suis Monique, sa mère.
Fred réajusta ses lunettes, le cœur bondissant de surprise. Durant toutes leurs années de relation, Caroline n'avait que très rarement évoqué sa famille, et il n'avait jamais eu le moindre contact avec elle.
— Oh, bonjour... Je suis Fred, le compagnon de Caroline. Elle est un peu occupée avec le bébé pour l'instant, je m'excuse pour elle... Mais je suis vraiment ravi d'enfin vous parler ! Si vous êtes libre et que vous êtes dans la région, cela nous ferait un immense plaisir que vous veniez manger avec nous ce soir même.
Après une courte hésitation, la voix laconique de Monique accepta l'invitation.
Lorsqu'il raccrocha, Fred se dirigea vers la cuisine, un grand sourire aux lèvres, impatient de partager la bonne nouvelle.
— Caroline ! Tu ne devineras jamais qui je viens d'avoir au téléphone... C'était Monique, ta mère. Elle était dans le coin, je l'ai invitée à dîner ce soir.
L'effet de l'annonce fut immédiat. Caroline se figea, le biberon suspendu au-dessus du berceau d'Adam. S on visage se décomposa, laissant transparaître une profonde déstabilisation, voire une gêne évidente.
— Ma... ma mère ? murmura-t-elle en dégageant nerveusement une mèche de ses longs cheveux bruns. Fred, je ne l'ai pas vue depuis des années. C'est... c'est tellement soudain. Elle n'a même jamais vu Adam.
Fred s'approcha d'elle et posa une main rassurante sur son épaule, faisant jouer son altruisme naturel.
— Ne t'en fais pas, ça va très bien se passer. C'est l'occasion parfaite pour renouer les liens et lui présenter son petit-fils.
Malgré ses paroles encourageantes, le reste de la journée fut lourd. Caroline parut constamment contrariée, distante, effectuant ses tâches ménagères avec une raideur inhabituelle.
À l'heure dite, la sonnerie de l'entrée retentit. Fred alla ouvrir. Sur le palier se tenait une femme d'environ soixante-cinq ans. Monique portait de longs cheveux gris qui encadraient un visage à peine ridé. Elle était indéniablement belle pour son âge. Fred se souvint l'avoir vaguement vue sur de vieilles photos autrefois, mais la réalité dépassait les clichés. Pourtant, dès qu'elle passa le pas de la porte, son attitude se révéla d'une froideur glaciale.
Caroline s'avança, le pas hésitant, l'air totalement intimidée.
— Bonjour, maman…
Monique lui répondit par un simple et unique « Bonjour », dénué de la moindre émotion. Ses yeux sombres balayèrent alors Caroline, la fixant des pieds à la tête avec une insistance presque clinique. Sous ce scanner visuel, Caroline parut se recroqueviller, profondément déstabilisée.
Tentant de briser cette ambiance de plomb, Fred entama la conversation en jouant les hôtes parfaits. Sa haute stature de 1m92 contrastait avec la rigidité des deux femmes. Il aligna quelques banalités sur le temps qu'il faisait, demandant si Monique était dans la région depuis longtemps. Ses réponses furent brèves, polies, mais vides de toute chaleur. Alors qu'il l'observait, un voyant s'alluma dans l'esprit d'ingénieur de Fred : cette absence totale d'empathie, cette droiture mécanique... c'était exactement l'attitude qu'avait Caroline lorsqu'elle était revenue dans sa vie un an plus tôt, avant qu'elle ne se "réhumanise" à ses côtés.
— Je vais aller chercher Adam pour vous le présenter, proposa Fred, impatient d'apporter un peu de joie dans la pièce.
Monique acquiesça d'un simple hochement de tête, sans laisser paraître la moindre émotion.
Fred s'éclipsa dans la chambre du bébé. Dans son berceau, Adam était éveillé. À la surprise de Fred, le nourrisson ne manifestait aucune somnolence ; au contraire, ses petits yeux sombres étaient grands ouverts, fixes, comme s'il était pleinement conscient de la présence de sa grand-mère dans l'autre pièce. Il tendait déjà ses petits bras vers la porte, un comportement d'éveil qui parut presque trop précoce à Fred.
Lorsqu'il revint dans le séjour, le bébé contre lui, Fred constata que la glace semblait étrangement rompue entre les deux femmes. Elles parlaient désormais ensemble à voix basse, d'un ton moins gêné, affichant une confiance mutuelle soudaine.
— Voici Adam, dit doucement Fred en s'approchant.
Monique s'avança et prit le nourrisson dans ses bras. Fred s'attendait aux effusions habituelles d'une grand-mère, mais il n'en fut rien. Elle n'eut aucun geste affectueux, aucun comportement "gaga" propre aux mamies. Monique se contenta de manipuler le bébé, l'observant des pieds à la tête comme s'il s'agissait d'une simple marchandise à évaluer.
— Il est parfait, déclara-t-elle d'une voix neutre.
Le mot résonna douloureusement dans la tête de Fred, faisant écho aux paroles du pédiatre. Parfait.
Monique commença alors à questionner Fred sur le petit : son état de santé, les étapes de son éveil, s'il émettait déjà quelques mots. Pendant ce temps, Caroline ne cessait de fixer sa mère, son regard oscillant entre un respect absolu et une pointe de crainte manifeste.
Ils passèrent ensuite à table pour le dîner. Tout au long du repas, Monique mena l'interrogatoire, s'enquérant du train de vie d'Adam, de son éducation future et de ses capacités. Ce qui surprit profondément Fred, c'est que Monique ne s'intéressa jamais à Caroline. Pas une question sur sa vie, sur son passé, sur ses années d'absence. Rien. À plusieurs reprises, Fred tenta de dévier le sujet vers sa compagne, rappelant qu'elles ne s'étaient pas vues depuis une éternité, mais Monique balayait ses tentatives d'un revers de main.
Finalement, entre deux plats, la vieille dame posa une question directe :
— Et toi, Caroline... Tu te plais dans cette vie ? Tu es heureuse ?
Caroline jeta un regard rapide vers Fred, prit une inspiration et annonça, à la grande stupéfaction de son compagnon :
— Oui. Et... je suis à nouveau enceinte, maman.
Fred la fixa, les yeux écarquillés derrière ses lunettes. Elle ne lui en avait pas encore parlé. L'intensité de leur nuit du week-end avait donc déjà porté ses fruits, ou du moins, elle en avait la certitude.
Monique parut surprise par la nouvelle. Pour la première fois de la soirée, ses lèvres s'étirèrent en un mince sourire, mais ses paroles jetèrent un froid polaire :
— Je pensais que nous avions convenu qu'il n'y aurait qu'un seul enfant.
Caroline répliqua aussitôt, d'une voix pressante, presque défensive :
— Je voulais faire plaisir à Fred. Cela comptait énormément pour lui.
Monique tourna lentement la tête vers sa fille, ignorant totalement la présence de Fred qui, mal à l'aise, s'était mis à jouer avec Adam à côté d'elles.
— Ainsi... tu aimes cet homme ? demanda la vieille dame.
— Oui, répondit Caroline sans une once d'hésitation. Je l'aime profondément.
L'atmosphère changea instantanément. Monique posa ses couverts, reprit son air impénétrable et déclara qu'elle souhaitait discuter avec sa fille seule à seule. Sentant qu'il n'avait pas sa place dans ce conseil de famille, Fred se leva, prit Adam et alla le remettre délicatement au lit.
Lorsqu'il revint dans le séjour quelques minutes plus tard, la discussion était déjà terminée. Monique avait remis sa veste, prête à partir. Sans effusion, elle remercia poliment Fred pour le repas, le félicitant d'avoir « si bien soigné Caroline et Adam ». Près de la table, Caroline semblait complètement bouleversée, le visage blême, comme si elle venait d'encaisser une terrible condamnation.
Le Uber commandé par Monique l'attendait en bas. Après des adieux formels et froids, la vieille dame disparut dans la nuit.
Resté seul avec sa compagne, Fred rangea les assiettes d'un geste machinal avant de se tourner vers elle.
— Caroline... Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi tu as cet air là ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
Elle refusa de croiser son regard, serrant les poings.
— Rien, Fred. C'est juste... le choc de revoir ma mère après tout ce temps. Excuse-moi, je suis fatiguée. Je veux aller me coucher.
— D'accord, va te reposer, répondit-il avec sa gentillesse habituelle. Je m'occupe de tout nettoyer, de ranger et de faire la vaisselle.
Caroline monta les escaliers vers leur chambre d'un pas lourd. Quelques instants plus tard, alors qu'il essuyait la table, Fred crut presque l'entendre étouffer un sanglot à l'étage. Il s'arrêta, l'éponge à la main.
Le système était saturé d'incohérences. Caroline lui cachait quelque chose d'énorme, de lourd. Tout en faisant la vaisselle, il se mit à ruminer, repensant à chaque mot de Monique, à cette étrange phrase : « Nous avions convenu qu'il n'y aurait qu'un seul enfant ». Qui était ce "nous" ? Et pourquoi la conception de son propre fils semblait avoir fait l'objet d'un accord préalable entre sa femme et cette mère si terrifiante ?
Lorsqu'il rejoignit enfin le lit conjugal tard dans la nuit, Fred se glissa sous les draps sans un bruit. Caroline tournait le dos à la porte, respirant régulièrement, plongée dans un sommeil profond. Fred fixa le plafond dans le noir, les bras croisés sous sa tête, sachant pertinemment que le mystère entourant sa vie venait de franchir un point de non-retour.
Soudain, la sonnerie stridente de son téléphone professionnel brisa le silence. Fred décrocha machinalement. Au bout du fil, une voix de dame âgée, posée, presque mécanique, résonna.
— Bonjour. Je souhaiterais parler à Caroline, s'il vous plaît. Je suis Monique, sa mère.
Fred réajusta ses lunettes, le cœur bondissant de surprise. Durant toutes leurs années de relation, Caroline n'avait que très rarement évoqué sa famille, et il n'avait jamais eu le moindre contact avec elle.
— Oh, bonjour... Je suis Fred, le compagnon de Caroline. Elle est un peu occupée avec le bébé pour l'instant, je m'excuse pour elle... Mais je suis vraiment ravi d'enfin vous parler ! Si vous êtes libre et que vous êtes dans la région, cela nous ferait un immense plaisir que vous veniez manger avec nous ce soir même.
Après une courte hésitation, la voix laconique de Monique accepta l'invitation.
Lorsqu'il raccrocha, Fred se dirigea vers la cuisine, un grand sourire aux lèvres, impatient de partager la bonne nouvelle.
— Caroline ! Tu ne devineras jamais qui je viens d'avoir au téléphone... C'était Monique, ta mère. Elle était dans le coin, je l'ai invitée à dîner ce soir.
L'effet de l'annonce fut immédiat. Caroline se figea, le biberon suspendu au-dessus du berceau d'Adam. S on visage se décomposa, laissant transparaître une profonde déstabilisation, voire une gêne évidente.
— Ma... ma mère ? murmura-t-elle en dégageant nerveusement une mèche de ses longs cheveux bruns. Fred, je ne l'ai pas vue depuis des années. C'est... c'est tellement soudain. Elle n'a même jamais vu Adam.
Fred s'approcha d'elle et posa une main rassurante sur son épaule, faisant jouer son altruisme naturel.
— Ne t'en fais pas, ça va très bien se passer. C'est l'occasion parfaite pour renouer les liens et lui présenter son petit-fils.
Malgré ses paroles encourageantes, le reste de la journée fut lourd. Caroline parut constamment contrariée, distante, effectuant ses tâches ménagères avec une raideur inhabituelle.
À l'heure dite, la sonnerie de l'entrée retentit. Fred alla ouvrir. Sur le palier se tenait une femme d'environ soixante-cinq ans. Monique portait de longs cheveux gris qui encadraient un visage à peine ridé. Elle était indéniablement belle pour son âge. Fred se souvint l'avoir vaguement vue sur de vieilles photos autrefois, mais la réalité dépassait les clichés. Pourtant, dès qu'elle passa le pas de la porte, son attitude se révéla d'une froideur glaciale.
Caroline s'avança, le pas hésitant, l'air totalement intimidée.
— Bonjour, maman…
Monique lui répondit par un simple et unique « Bonjour », dénué de la moindre émotion. Ses yeux sombres balayèrent alors Caroline, la fixant des pieds à la tête avec une insistance presque clinique. Sous ce scanner visuel, Caroline parut se recroqueviller, profondément déstabilisée.
Tentant de briser cette ambiance de plomb, Fred entama la conversation en jouant les hôtes parfaits. Sa haute stature de 1m92 contrastait avec la rigidité des deux femmes. Il aligna quelques banalités sur le temps qu'il faisait, demandant si Monique était dans la région depuis longtemps. Ses réponses furent brèves, polies, mais vides de toute chaleur. Alors qu'il l'observait, un voyant s'alluma dans l'esprit d'ingénieur de Fred : cette absence totale d'empathie, cette droiture mécanique... c'était exactement l'attitude qu'avait Caroline lorsqu'elle était revenue dans sa vie un an plus tôt, avant qu'elle ne se "réhumanise" à ses côtés.
— Je vais aller chercher Adam pour vous le présenter, proposa Fred, impatient d'apporter un peu de joie dans la pièce.
Monique acquiesça d'un simple hochement de tête, sans laisser paraître la moindre émotion.
Fred s'éclipsa dans la chambre du bébé. Dans son berceau, Adam était éveillé. À la surprise de Fred, le nourrisson ne manifestait aucune somnolence ; au contraire, ses petits yeux sombres étaient grands ouverts, fixes, comme s'il était pleinement conscient de la présence de sa grand-mère dans l'autre pièce. Il tendait déjà ses petits bras vers la porte, un comportement d'éveil qui parut presque trop précoce à Fred.
Lorsqu'il revint dans le séjour, le bébé contre lui, Fred constata que la glace semblait étrangement rompue entre les deux femmes. Elles parlaient désormais ensemble à voix basse, d'un ton moins gêné, affichant une confiance mutuelle soudaine.
— Voici Adam, dit doucement Fred en s'approchant.
Monique s'avança et prit le nourrisson dans ses bras. Fred s'attendait aux effusions habituelles d'une grand-mère, mais il n'en fut rien. Elle n'eut aucun geste affectueux, aucun comportement "gaga" propre aux mamies. Monique se contenta de manipuler le bébé, l'observant des pieds à la tête comme s'il s'agissait d'une simple marchandise à évaluer.
— Il est parfait, déclara-t-elle d'une voix neutre.
Le mot résonna douloureusement dans la tête de Fred, faisant écho aux paroles du pédiatre. Parfait.
Monique commença alors à questionner Fred sur le petit : son état de santé, les étapes de son éveil, s'il émettait déjà quelques mots. Pendant ce temps, Caroline ne cessait de fixer sa mère, son regard oscillant entre un respect absolu et une pointe de crainte manifeste.
Ils passèrent ensuite à table pour le dîner. Tout au long du repas, Monique mena l'interrogatoire, s'enquérant du train de vie d'Adam, de son éducation future et de ses capacités. Ce qui surprit profondément Fred, c'est que Monique ne s'intéressa jamais à Caroline. Pas une question sur sa vie, sur son passé, sur ses années d'absence. Rien. À plusieurs reprises, Fred tenta de dévier le sujet vers sa compagne, rappelant qu'elles ne s'étaient pas vues depuis une éternité, mais Monique balayait ses tentatives d'un revers de main.
Finalement, entre deux plats, la vieille dame posa une question directe :
— Et toi, Caroline... Tu te plais dans cette vie ? Tu es heureuse ?
Caroline jeta un regard rapide vers Fred, prit une inspiration et annonça, à la grande stupéfaction de son compagnon :
— Oui. Et... je suis à nouveau enceinte, maman.
Fred la fixa, les yeux écarquillés derrière ses lunettes. Elle ne lui en avait pas encore parlé. L'intensité de leur nuit du week-end avait donc déjà porté ses fruits, ou du moins, elle en avait la certitude.
Monique parut surprise par la nouvelle. Pour la première fois de la soirée, ses lèvres s'étirèrent en un mince sourire, mais ses paroles jetèrent un froid polaire :
— Je pensais que nous avions convenu qu'il n'y aurait qu'un seul enfant.
Caroline répliqua aussitôt, d'une voix pressante, presque défensive :
— Je voulais faire plaisir à Fred. Cela comptait énormément pour lui.
Monique tourna lentement la tête vers sa fille, ignorant totalement la présence de Fred qui, mal à l'aise, s'était mis à jouer avec Adam à côté d'elles.
— Ainsi... tu aimes cet homme ? demanda la vieille dame.
— Oui, répondit Caroline sans une once d'hésitation. Je l'aime profondément.
L'atmosphère changea instantanément. Monique posa ses couverts, reprit son air impénétrable et déclara qu'elle souhaitait discuter avec sa fille seule à seule. Sentant qu'il n'avait pas sa place dans ce conseil de famille, Fred se leva, prit Adam et alla le remettre délicatement au lit.
Lorsqu'il revint dans le séjour quelques minutes plus tard, la discussion était déjà terminée. Monique avait remis sa veste, prête à partir. Sans effusion, elle remercia poliment Fred pour le repas, le félicitant d'avoir « si bien soigné Caroline et Adam ». Près de la table, Caroline semblait complètement bouleversée, le visage blême, comme si elle venait d'encaisser une terrible condamnation.
Le Uber commandé par Monique l'attendait en bas. Après des adieux formels et froids, la vieille dame disparut dans la nuit.
Resté seul avec sa compagne, Fred rangea les assiettes d'un geste machinal avant de se tourner vers elle.
— Caroline... Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi tu as cet air là ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
Elle refusa de croiser son regard, serrant les poings.
— Rien, Fred. C'est juste... le choc de revoir ma mère après tout ce temps. Excuse-moi, je suis fatiguée. Je veux aller me coucher.
— D'accord, va te reposer, répondit-il avec sa gentillesse habituelle. Je m'occupe de tout nettoyer, de ranger et de faire la vaisselle.
Caroline monta les escaliers vers leur chambre d'un pas lourd. Quelques instants plus tard, alors qu'il essuyait la table, Fred crut presque l'entendre étouffer un sanglot à l'étage. Il s'arrêta, l'éponge à la main.
Le système était saturé d'incohérences. Caroline lui cachait quelque chose d'énorme, de lourd. Tout en faisant la vaisselle, il se mit à ruminer, repensant à chaque mot de Monique, à cette étrange phrase : « Nous avions convenu qu'il n'y aurait qu'un seul enfant ». Qui était ce "nous" ? Et pourquoi la conception de son propre fils semblait avoir fait l'objet d'un accord préalable entre sa femme et cette mère si terrifiante ?
Lorsqu'il rejoignit enfin le lit conjugal tard dans la nuit, Fred se glissa sous les draps sans un bruit. Caroline tournait le dos à la porte, respirant régulièrement, plongée dans un sommeil profond. Fred fixa le plafond dans le noir, les bras croisés sous sa tête, sachant pertinemment que le mystère entourant sa vie venait de franchir un point de non-retour.
Chapitre 9
L'empreinte du vide
Le réveil de Fred se fit en sursaut, le corps engourdi par une nuit de doutes. La première chose qui le frappa fut la qualité du silence qui régnait dans l'appartement : un silence lourd, épais, presque artificiel. Il tendit la main vers la gauche. La place était froide.
Fred s'assit sur le bord du lit et ajusta ses lunettes d'un geste brusque. Malgré la tension de la veille, une immense vague de bonheur l'envahit soudain : Caroline était enceinte. Ils allaient avoir ce deuxième enfant, cette petite fille dont il rêvait. Il était fou de joie. Mais cette excitation se heurta instantanément au souvenir de la soirée précédente. Il avait besoin de parler à Caroline. Il voulait comprendre le comportement glacial de Monique et, surtout, ce que la vieille dame lui avait dit en tête-à-tête pour la contrarier et la bouleverser à ce point avant son départ.
Il se leva, sa haute stature de 1m92 traversant le couloir d'un pas pressé. Il poussa la porte de la chambre du bébé.
Le berceau était vide. Pas d'Adam.
Fred sourit nerveusement, imaginant que sa compagne s'était levée plus tôt pour lui donner son biberon. Il descendit les escaliers quatre à quatre et entra dans la cuisine. Personne. Les tasses de la veille étaient alignées sur l'égouttoir, la cafetière était froide.
— Caroline ? lança-t-il, sa voix résonnant bizarrement dans les pièces vides.
Un pressentiment glacial lui tordit les boyaux. Il inspecta l'entrée. Les affaires de Caroline étaient bien là, suspendues au portemanteau. En y regardant de plus près, il constata qu'il manquait simplement son manteau chaud, son téléphone portable, le landeau et quelques affaires de rechange pour Adam.
Elles avaient disparu.
Le cœur battant à tout rompre, Fred saisit son propre téléphone et composa le numéro de Caroline. Ça ne sonna même pas ; il tomba directement sur la messagerie vocale.
— Caroline, c'est moi... S'il te plaît, rappelle-moi dès que tu as ce message. Je ne comprends pas où vous êtes. Dis-moi que tout va bien.
Incapable de rester immobile, Fred enfila une veste et sortit sur le palier. Il alla frapper à la porte d'à côté. C'était celle de madame Colin, une voisine d'un certain âge qui appréciait beaucoup Caroline et passait souvent de longs moments à discuter avec elle dans la cour.
La porte s'entrouvrit sur la vieille dame en bigoudis.
— Oh, bonjour monsieur Fred. Qu'est-ce qui vous amène si tôt ?
— Bonjour madame Colin... Excusez-moi de vous déranger, mais est-ce que vous auriez vu Caroline ce matin ?
— Eh bien oui, figurez-vous, répondit la voisine en fronçant les sourcils. Je n'arrivais pas à dormir. Je l'ai vue charger le landeau et le petit Adam dans sa voiture. Elle est partie très tôt, il faisait à peine jour. Elle avait l'air bien pressée, la pauvre.
Fred la remercia machinalement, le sol se dérobant sous ses pieds. Il rentra chez lui, la panique s'emparant de chaque cellule de son corps. Il retenta un appel, tomba à nouveau sur le répondeur et laissa un second message, la voix tremblante, avant d'envoyer un SMS concis : « Caroline, s'il te plaît, réponds-moi. Où es-tu avec notre fils ? »
En se posant dans le salon, Fred réalisa avec une cruelle lucidité que Caroline n'avait que très peu de connaissances à Paris. Elle n'avait pas d'amies proches, pas de point de chute logique. C'est alors que son esprit de technicien s'activa : Monique. Il attrapa son téléphone, fouilla dans l'historique des appels reçus de la veille et appuya sur le numéro de la mère.
Une voix de synthèse impersonnelle lui répondit immédiatement : « Le numéro demandé n'est plus attribué. »
Un an pile après la marabout, le même protocole informatique se répétait. Une ligne ouverte pour une mission, détruite le lendemain.
Frénétique, Fred contacta la police. Au bout du fil, l'officier de permanence l'écouta d'une voix fatiguée avant de doucher ses espoirs :
— Monsieur, votre compagne est majeure. Elle est partie de son plein gré avec le véhicule familial. Vous devez attendre quarante-huit heures avant de pouvoir déposer une déclaration officielle de disparition inquiétante.
Fred raccrocha, furieux, la rage mêlée à l'angoisse. Caroline ne pouvait pas disparaître ainsi sans raison ! Cela lui rappelait cruellement la période où il la fréquentait au tout début, lorsqu'elle s'évanouissait dans la nature pendant quelques jours pour ses combines avant de revenir. Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi aujourd'hui, alors qu'elle paraissait si heureuse, si épanouie dans leur nouvelle vie de famille ? C'était la visite de Monique qui avait tout changé. Le court-circuit venait de là.
N'écoutant que son instinct, Fred décida de contourner les règles. Il appela le service client de la société Uber. En faisant jouer son altruisme et sa détresse, la voix brisée par l'inquiétude d'un père dont le nourrisson avait disparu, il parvint à toucher la coordinatrice au bout du fil. Face à l'urgence, celle-ci accepta de transférer l'appel directement sur le téléphone du chauffeur qui avait pris en charge Monique la veille au soir.
Le chauffeur décrocha après quelques tonalités.
— Oui, allô ?
— Bonjour monsieur... Pardonnez-moi, vous avez pris une dame âgée aux cheveux gris hier soir à mon adresse. C'est une urgence absolue, ma femme et mon fils ont disparu. Est-ce que vous vous rappelez où vous l'avez déposée ?
L'homme à l'autre bout du fil marqua un temps d'arrêt.
— Ah oui ! La dame très froide. Je m'en souviens très bien, parce que sa destination m'a carrément intrigué. Je l'ai déposée en lisière d'un immense terrain vague, à la sortie de la ville. Il n'y avait absolument rien autour, pas une lumière. Attendez, je regarde mon GPS... Je vous donne les coordonnées exactes.
Fred nota précieusement l'emplacement, sauta dans ses chaussures et quitta l'appartement. Quarante minutes de route plus tard, sa voiture s'arrêtait le long d'une route départementale déserte. Devant lui s'étendait une zone d'une immense solitude : un terrain vague herbeux, plat, balayé par le vent, sans la moindre habitation ni le moindre bâtiment à l'horizon. C'était un néant géographique.
Le cœur serré, Fred marcha vers la seule maison visible, une vieille bâtisse isolée située à près de cinq cents mètres de là. Il frappa à la porte. Un résident d'un certain âge lui ouvrit. Fred sortit son téléphone, lui montra une photo de Caroline et lui donna une description précise de Monique.
— Bonjour... Est-ce que vous avez vu l'une de ces femmes ou une voiture suspecte hier soir ou ce matin dans le secteur ?
L'homme secoua la tête, l'air désolé.
— Non, monsieur. Ici, c'est mort. Je n'ai croisé personne de la nuit.
Fred remonta dans sa voiture et prit le chemin du retour, totalement désemparé. L'illusion s'était refermée.
Lorsqu'il repassa la porte de son appartement vide, le silence lui sauta de nouveau au visage. Il s'effondra sur le canapé, saisit son téléphone et composa une dernière fois le numéro de sa femme, laissant ses larmes couler librement alors qu'il parlait au répondeur :
— Caroline... s'il te plaît... reviens. On va avoir une fille. Je t'aime…
Il appela ensuite la direction technique de Télécom, la voix blanche, pour annoncer qu'il serait absent pour les prochains jours. Il n'avait plus le cœur à travailler. Rien n'avait plus de sens.
La nuit tomba sur la maison. Fred s'allongea sur leur lit conjugal déserté, incapable de fermer l'œil. recroquevillé dans la pénombre, sa grande carcasse secouée par les sanglots, il pleura seul dans la nuit, fixant le vide de cette chambre où le bonheur s'était évaporé sans laisser de traces, ne laissant derrière lui qu'un insupportable mystère.
Fred s'assit sur le bord du lit et ajusta ses lunettes d'un geste brusque. Malgré la tension de la veille, une immense vague de bonheur l'envahit soudain : Caroline était enceinte. Ils allaient avoir ce deuxième enfant, cette petite fille dont il rêvait. Il était fou de joie. Mais cette excitation se heurta instantanément au souvenir de la soirée précédente. Il avait besoin de parler à Caroline. Il voulait comprendre le comportement glacial de Monique et, surtout, ce que la vieille dame lui avait dit en tête-à-tête pour la contrarier et la bouleverser à ce point avant son départ.
Il se leva, sa haute stature de 1m92 traversant le couloir d'un pas pressé. Il poussa la porte de la chambre du bébé.
Le berceau était vide. Pas d'Adam.
Fred sourit nerveusement, imaginant que sa compagne s'était levée plus tôt pour lui donner son biberon. Il descendit les escaliers quatre à quatre et entra dans la cuisine. Personne. Les tasses de la veille étaient alignées sur l'égouttoir, la cafetière était froide.
— Caroline ? lança-t-il, sa voix résonnant bizarrement dans les pièces vides.
Un pressentiment glacial lui tordit les boyaux. Il inspecta l'entrée. Les affaires de Caroline étaient bien là, suspendues au portemanteau. En y regardant de plus près, il constata qu'il manquait simplement son manteau chaud, son téléphone portable, le landeau et quelques affaires de rechange pour Adam.
Elles avaient disparu.
Le cœur battant à tout rompre, Fred saisit son propre téléphone et composa le numéro de Caroline. Ça ne sonna même pas ; il tomba directement sur la messagerie vocale.
— Caroline, c'est moi... S'il te plaît, rappelle-moi dès que tu as ce message. Je ne comprends pas où vous êtes. Dis-moi que tout va bien.
Incapable de rester immobile, Fred enfila une veste et sortit sur le palier. Il alla frapper à la porte d'à côté. C'était celle de madame Colin, une voisine d'un certain âge qui appréciait beaucoup Caroline et passait souvent de longs moments à discuter avec elle dans la cour.
La porte s'entrouvrit sur la vieille dame en bigoudis.
— Oh, bonjour monsieur Fred. Qu'est-ce qui vous amène si tôt ?
— Bonjour madame Colin... Excusez-moi de vous déranger, mais est-ce que vous auriez vu Caroline ce matin ?
— Eh bien oui, figurez-vous, répondit la voisine en fronçant les sourcils. Je n'arrivais pas à dormir. Je l'ai vue charger le landeau et le petit Adam dans sa voiture. Elle est partie très tôt, il faisait à peine jour. Elle avait l'air bien pressée, la pauvre.
Fred la remercia machinalement, le sol se dérobant sous ses pieds. Il rentra chez lui, la panique s'emparant de chaque cellule de son corps. Il retenta un appel, tomba à nouveau sur le répondeur et laissa un second message, la voix tremblante, avant d'envoyer un SMS concis : « Caroline, s'il te plaît, réponds-moi. Où es-tu avec notre fils ? »
En se posant dans le salon, Fred réalisa avec une cruelle lucidité que Caroline n'avait que très peu de connaissances à Paris. Elle n'avait pas d'amies proches, pas de point de chute logique. C'est alors que son esprit de technicien s'activa : Monique. Il attrapa son téléphone, fouilla dans l'historique des appels reçus de la veille et appuya sur le numéro de la mère.
Une voix de synthèse impersonnelle lui répondit immédiatement : « Le numéro demandé n'est plus attribué. »
Un an pile après la marabout, le même protocole informatique se répétait. Une ligne ouverte pour une mission, détruite le lendemain.
Frénétique, Fred contacta la police. Au bout du fil, l'officier de permanence l'écouta d'une voix fatiguée avant de doucher ses espoirs :
— Monsieur, votre compagne est majeure. Elle est partie de son plein gré avec le véhicule familial. Vous devez attendre quarante-huit heures avant de pouvoir déposer une déclaration officielle de disparition inquiétante.
Fred raccrocha, furieux, la rage mêlée à l'angoisse. Caroline ne pouvait pas disparaître ainsi sans raison ! Cela lui rappelait cruellement la période où il la fréquentait au tout début, lorsqu'elle s'évanouissait dans la nature pendant quelques jours pour ses combines avant de revenir. Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi aujourd'hui, alors qu'elle paraissait si heureuse, si épanouie dans leur nouvelle vie de famille ? C'était la visite de Monique qui avait tout changé. Le court-circuit venait de là.
N'écoutant que son instinct, Fred décida de contourner les règles. Il appela le service client de la société Uber. En faisant jouer son altruisme et sa détresse, la voix brisée par l'inquiétude d'un père dont le nourrisson avait disparu, il parvint à toucher la coordinatrice au bout du fil. Face à l'urgence, celle-ci accepta de transférer l'appel directement sur le téléphone du chauffeur qui avait pris en charge Monique la veille au soir.
Le chauffeur décrocha après quelques tonalités.
— Oui, allô ?
— Bonjour monsieur... Pardonnez-moi, vous avez pris une dame âgée aux cheveux gris hier soir à mon adresse. C'est une urgence absolue, ma femme et mon fils ont disparu. Est-ce que vous vous rappelez où vous l'avez déposée ?
L'homme à l'autre bout du fil marqua un temps d'arrêt.
— Ah oui ! La dame très froide. Je m'en souviens très bien, parce que sa destination m'a carrément intrigué. Je l'ai déposée en lisière d'un immense terrain vague, à la sortie de la ville. Il n'y avait absolument rien autour, pas une lumière. Attendez, je regarde mon GPS... Je vous donne les coordonnées exactes.
Fred nota précieusement l'emplacement, sauta dans ses chaussures et quitta l'appartement. Quarante minutes de route plus tard, sa voiture s'arrêtait le long d'une route départementale déserte. Devant lui s'étendait une zone d'une immense solitude : un terrain vague herbeux, plat, balayé par le vent, sans la moindre habitation ni le moindre bâtiment à l'horizon. C'était un néant géographique.
Le cœur serré, Fred marcha vers la seule maison visible, une vieille bâtisse isolée située à près de cinq cents mètres de là. Il frappa à la porte. Un résident d'un certain âge lui ouvrit. Fred sortit son téléphone, lui montra une photo de Caroline et lui donna une description précise de Monique.
— Bonjour... Est-ce que vous avez vu l'une de ces femmes ou une voiture suspecte hier soir ou ce matin dans le secteur ?
L'homme secoua la tête, l'air désolé.
— Non, monsieur. Ici, c'est mort. Je n'ai croisé personne de la nuit.
Fred remonta dans sa voiture et prit le chemin du retour, totalement désemparé. L'illusion s'était refermée.
Lorsqu'il repassa la porte de son appartement vide, le silence lui sauta de nouveau au visage. Il s'effondra sur le canapé, saisit son téléphone et composa une dernière fois le numéro de sa femme, laissant ses larmes couler librement alors qu'il parlait au répondeur :
— Caroline... s'il te plaît... reviens. On va avoir une fille. Je t'aime…
Il appela ensuite la direction technique de Télécom, la voix blanche, pour annoncer qu'il serait absent pour les prochains jours. Il n'avait plus le cœur à travailler. Rien n'avait plus de sens.
La nuit tomba sur la maison. Fred s'allongea sur leur lit conjugal déserté, incapable de fermer l'œil. recroquevillé dans la pénombre, sa grande carcasse secouée par les sanglots, il pleura seul dans la nuit, fixant le vide de cette chambre où le bonheur s'était évaporé sans laisser de traces, ne laissant derrière lui qu'un insupportable mystère.
Chapitre 10
Le miroir brisé
Le lendemain, l'esprit d'ingénieur de Fred refusa de capituler devant le néant. Derrière ses verres de lunettes, le regard rougi par le manque de sommeil, il se brancha sur son ordinateur. Puisque les télécoms ne donnaient rien, il allait traquer Monique sur le réseau public. Il écuma les annuaires inversés, les registres d'état civil accessibles et les réseaux sociaux. Après des heures de recherches croisées, un nom et une adresse finirent par correspondre en banlieue parisienne, à une trentaine de kilomètres de là. Aucun numéro de téléphone n'était associé. Fred n’était pas sûr à 100 % que ce soit elle, mais l'inaction le tuait. Il ferma son ordinateur, prit ses clés et décida de tenter sa chance.
Après une heure de route, sa voiture s'arrêta devant une maison isolée, un pavillon un peu défraîchi au bout d'une impasse. Le cœur battant à tout rompre, Fred remonta l'allée et frappa fermement à la porte.
Lorsqu'elle s'ouvrit, Fred retint son souffle. La femme qui lui faisait face ressemblait de façon frappante à la Monique de la veille. C'était physiquement la même structure de visage, les mêmes longs cheveux gris. Pourtant, quelque chose clochait. Elle était moins pomponnée, moins coquette, vêtue d'un vieux gilet informe, mais son expression semblait beaucoup plus gaie, plus humaine.
Monique le dévisagea avec curiosité, sans le moindre signe de reconnaissance.
— Bonjour... C'est pour quoi ? demanda-t-elle d'une voix un peu pâteuse.
Fred ajusta ses lunettes, déstabilisé.
— Bonjour, Monique... C'est Fred. On s'est rencontrés hier soir, vous avez mangé chez moi avec votre fille Caroline et votre petit-fils Adam. Vous vous rappelez ?
La vieille dame fronça les sourcils et laissa échapper un gloussement incrédule.
— Chez vous ? Hier soir ? Mon jeune ami, je ne vous ai jamais vu de ma vie et je n'ai mis les pieds nulle part hier soir. Vous devez faire erreur.
C'est à cet instant qu'une forte bouffée d'alcool frappa les narines de Fred. Une odeur entêtante de whisky. Fred fut soudain surpris par un contraste saisissant : la Monique qu'il avait reçue à dîner avait catégoriquement refusé la moindre goutte d'alcool durant toute la soirée, affichant une sobriété presque clinique. À l'inverse, la femme devant lui tenait à peine sur ses jambes. Fred se souvint alors que Caroline, elle aussi, avait eu de graves problèmes de boisson par le passé, avant d'arrêter totalement du jour au lendemain dès son retour un an plus tôt. C'est héréditaire, en déduisit-il immédiatement, persuadé que la détresse ou le vice liait la mère et la fille.
— S'il vous plaît, Monique, ne jouez pas à ça, insista Fred, la voix tremblante d'angoisse. Où sont Caroline et Adam ? Pourquoi sont-ils partis ?
— Je vous dis que je ne sais pas de quoi vous parlez ! s'agaça la vieille femme en s'appuyant contre le montant de la porte. Caroline, je ne l'ai pas vue depuis un sacré bout de temps. Depuis qu'elle est en taule ! Et c'est qui, cet Adam ?
Fred sentit son sang se glacer, mais sa logique interne tenta de corriger le tir.
— Non, vous confondez ! C'est sa sœur jumelle, Laetitia, qui est en prison ! Caroline, elle, était avec moi.
Monique se figea, puis elle poussa un grand rire bruyant, presque vulgaire, qui empestait le whisky.
— Une sœur jumelle ? Laetitia ? Mais vous planez complètement, mon pauvre garçon ! Caroline n'a pas de sœur jumelle. C'est ma fille unique, je n'ai eu qu'elle ! Je suis peut-être saoule et je ne me souviens pas toujours de mes nuits, mais je sais quand même ce que j'ai sorti de mon ventre. Elle est fille unique !
Chaque mot de la vieille femme agissait comme un virus informatique détruisant le système de croyances de Fred. Pas de jumelle. Pas de cellule de prison pour une autre. L'histoire de la cicatrice, les mensonges du petit-déjeuner... tout s'effondrait.
— Mais... Caroline vous a forcément parlé de moi ? tenta Fred, s'accrochant à la dernière branche. Fred ? L'ingénieur ?
Monique plissa ses yeux rougis par l'alcool, fouillant dans ses brumes éthyliques. Soudain, une lueur d'illumination traversa son visage.
— Ah... Attendez. Fred... Vous bossez dans les télécoms, c'est ça ?
— Oui ! C'est ça ! confirma Fred, le cœur bondissant.
Monique secoua la tête, sans ressentir la moindre gêne à tout déballer, affichant une franchise cruelle de pilier de bar.
— Eh bien voilà ! En effet, Caroline m'avait parlé de vous, il y a un peu plus d'un an. Elle m'avait raconté qu'elle était en train d'arnaquer un jeune informaticien qui bossait dans les télécoms. Un type rangé, très naïf... Elle disait qu'elle lui avait soutiré un paquet de fric. Elle rigolait en disant qu'il était trop gentil, complètement innocent. Elle a juste profité des sentiments que vous éprouviez pour elle. Elle ne ressentait absolument rien pour vous, mon grand. Vous n'avez jamais été son type d'homme. Elle préfère les mauvais garçons.
Ces mots s'enfoncèrent comme des lames dans le cœur d'or de Fred. Sa carcasse de 1m92 parut se tasser sous le poids de l'humiliation. L'amour de sa vie, la femme pour qui il aurait tout donné, n'avait vu en lui qu'une cible facile, un imbécile bon à dépouiller. Et Monique continuait de parler, expliquant avec détachement que Caroline avait fait ce coup-là à des dizaines de types du genre de Fred.
— Alors... où est-elle maintenant ? demanda Fred, la voix brisée, au bord des larmes. Où puis-je trouver cette Caroline ?
— Je n'en sais rien, moi, répondit Monique en haussant les épaules. La dernière fois qu'elle m'a écrit, c'était une carte postale de Tunisie. Elle est partie là-bas pour refaire sa vie avec son petit ami. Le vrai, cette fois. Allez, bon vent, monsieur l'ingénieur.
La porte se referma brutalement dans un bruit de loquet.
Fred resta planté sur le perron, complètement perdu, le cerveau en surchauffe totale, incapable d'aligner les variables de cette équation impossible. Si la vraie Caroline était en Tunisie avec son amant après l'avoir arnaqué... si la vraie Monique était cette femme alcoolique qui ne l'avait jamais vu…
Qui était la femme parfaite qui avait partagé son lit cette dernière année ? Qui était la Monique glaciale et terrifiante de la veille ? Et surtout... d'où venait le petit Adam ?
Fred reprit la route pour rentrer chez lui dans un état de transe second. Il devait encaisser toutes ces informations contradictoires qui faisaient éclater sa réalité. Pris entre une colère noire face à l'arnaque passée et une tristesse infinie face au vide présent, il passa la porte de sa grande maison vide.
Le silence l'attendait, plus lourd que jamais. Fred s'effondra sur le sol du salon, le dos contre le canapé, et se mit à nouveau à déprimer, prisonnier d'un labyrinthe de miroirs dont il ne comprenait plus les règles.
Après une heure de route, sa voiture s'arrêta devant une maison isolée, un pavillon un peu défraîchi au bout d'une impasse. Le cœur battant à tout rompre, Fred remonta l'allée et frappa fermement à la porte.
Lorsqu'elle s'ouvrit, Fred retint son souffle. La femme qui lui faisait face ressemblait de façon frappante à la Monique de la veille. C'était physiquement la même structure de visage, les mêmes longs cheveux gris. Pourtant, quelque chose clochait. Elle était moins pomponnée, moins coquette, vêtue d'un vieux gilet informe, mais son expression semblait beaucoup plus gaie, plus humaine.
Monique le dévisagea avec curiosité, sans le moindre signe de reconnaissance.
— Bonjour... C'est pour quoi ? demanda-t-elle d'une voix un peu pâteuse.
Fred ajusta ses lunettes, déstabilisé.
— Bonjour, Monique... C'est Fred. On s'est rencontrés hier soir, vous avez mangé chez moi avec votre fille Caroline et votre petit-fils Adam. Vous vous rappelez ?
La vieille dame fronça les sourcils et laissa échapper un gloussement incrédule.
— Chez vous ? Hier soir ? Mon jeune ami, je ne vous ai jamais vu de ma vie et je n'ai mis les pieds nulle part hier soir. Vous devez faire erreur.
C'est à cet instant qu'une forte bouffée d'alcool frappa les narines de Fred. Une odeur entêtante de whisky. Fred fut soudain surpris par un contraste saisissant : la Monique qu'il avait reçue à dîner avait catégoriquement refusé la moindre goutte d'alcool durant toute la soirée, affichant une sobriété presque clinique. À l'inverse, la femme devant lui tenait à peine sur ses jambes. Fred se souvint alors que Caroline, elle aussi, avait eu de graves problèmes de boisson par le passé, avant d'arrêter totalement du jour au lendemain dès son retour un an plus tôt. C'est héréditaire, en déduisit-il immédiatement, persuadé que la détresse ou le vice liait la mère et la fille.
— S'il vous plaît, Monique, ne jouez pas à ça, insista Fred, la voix tremblante d'angoisse. Où sont Caroline et Adam ? Pourquoi sont-ils partis ?
— Je vous dis que je ne sais pas de quoi vous parlez ! s'agaça la vieille femme en s'appuyant contre le montant de la porte. Caroline, je ne l'ai pas vue depuis un sacré bout de temps. Depuis qu'elle est en taule ! Et c'est qui, cet Adam ?
Fred sentit son sang se glacer, mais sa logique interne tenta de corriger le tir.
— Non, vous confondez ! C'est sa sœur jumelle, Laetitia, qui est en prison ! Caroline, elle, était avec moi.
Monique se figea, puis elle poussa un grand rire bruyant, presque vulgaire, qui empestait le whisky.
— Une sœur jumelle ? Laetitia ? Mais vous planez complètement, mon pauvre garçon ! Caroline n'a pas de sœur jumelle. C'est ma fille unique, je n'ai eu qu'elle ! Je suis peut-être saoule et je ne me souviens pas toujours de mes nuits, mais je sais quand même ce que j'ai sorti de mon ventre. Elle est fille unique !
Chaque mot de la vieille femme agissait comme un virus informatique détruisant le système de croyances de Fred. Pas de jumelle. Pas de cellule de prison pour une autre. L'histoire de la cicatrice, les mensonges du petit-déjeuner... tout s'effondrait.
— Mais... Caroline vous a forcément parlé de moi ? tenta Fred, s'accrochant à la dernière branche. Fred ? L'ingénieur ?
Monique plissa ses yeux rougis par l'alcool, fouillant dans ses brumes éthyliques. Soudain, une lueur d'illumination traversa son visage.
— Ah... Attendez. Fred... Vous bossez dans les télécoms, c'est ça ?
— Oui ! C'est ça ! confirma Fred, le cœur bondissant.
Monique secoua la tête, sans ressentir la moindre gêne à tout déballer, affichant une franchise cruelle de pilier de bar.
— Eh bien voilà ! En effet, Caroline m'avait parlé de vous, il y a un peu plus d'un an. Elle m'avait raconté qu'elle était en train d'arnaquer un jeune informaticien qui bossait dans les télécoms. Un type rangé, très naïf... Elle disait qu'elle lui avait soutiré un paquet de fric. Elle rigolait en disant qu'il était trop gentil, complètement innocent. Elle a juste profité des sentiments que vous éprouviez pour elle. Elle ne ressentait absolument rien pour vous, mon grand. Vous n'avez jamais été son type d'homme. Elle préfère les mauvais garçons.
Ces mots s'enfoncèrent comme des lames dans le cœur d'or de Fred. Sa carcasse de 1m92 parut se tasser sous le poids de l'humiliation. L'amour de sa vie, la femme pour qui il aurait tout donné, n'avait vu en lui qu'une cible facile, un imbécile bon à dépouiller. Et Monique continuait de parler, expliquant avec détachement que Caroline avait fait ce coup-là à des dizaines de types du genre de Fred.
— Alors... où est-elle maintenant ? demanda Fred, la voix brisée, au bord des larmes. Où puis-je trouver cette Caroline ?
— Je n'en sais rien, moi, répondit Monique en haussant les épaules. La dernière fois qu'elle m'a écrit, c'était une carte postale de Tunisie. Elle est partie là-bas pour refaire sa vie avec son petit ami. Le vrai, cette fois. Allez, bon vent, monsieur l'ingénieur.
La porte se referma brutalement dans un bruit de loquet.
Fred resta planté sur le perron, complètement perdu, le cerveau en surchauffe totale, incapable d'aligner les variables de cette équation impossible. Si la vraie Caroline était en Tunisie avec son amant après l'avoir arnaqué... si la vraie Monique était cette femme alcoolique qui ne l'avait jamais vu…
Qui était la femme parfaite qui avait partagé son lit cette dernière année ? Qui était la Monique glaciale et terrifiante de la veille ? Et surtout... d'où venait le petit Adam ?
Fred reprit la route pour rentrer chez lui dans un état de transe second. Il devait encaisser toutes ces informations contradictoires qui faisaient éclater sa réalité. Pris entre une colère noire face à l'arnaque passée et une tristesse infinie face au vide présent, il passa la porte de sa grande maison vide.
Le silence l'attendait, plus lourd que jamais. Fred s'effondra sur le sol du salon, le dos contre le canapé, et se mit à nouveau à déprimer, prisonnier d'un labyrinthe de miroirs dont il ne comprenait plus les règles.
Chapitre 11
Les coordonnées du destin
Fred passa une nuit blanche, les yeux fixés sur les motifs du plafond dans l'obscurité de la chambre vide. Son cerveau d'ingénieur, habitué à chercher la solution la plus rationnelle face à un bug système, fit tourner les données en boucle jusqu'à l'aube. C'est dans ces premières lueurs du jour qu'il finit par déduire, et surtout par espérer, une hypothèse folle : celle avec qui il avait fondé un foyer et eu un enfant n’était tout simplement pas la Caroline qui l’avait arnaqué autrefois. Ce serait un sosie parfait, une femme physiquement identique mais foncièrement différente. Il trouvait cette idée totalement incroyable, presque irréelle, mais c’était l’explication la plus supportable pour son cœur d'or, la seule qui préservait la pureté de l'amour qu'il avait reçu cette dernière année.
Dès que le soleil fut levé, Fred décida de reprendre l'enquête à zéro. Il devait repartir à l’endroit exact où le chauffeur de Uber avait déposé la première Monique. Après sa rencontre avec la Monique alcoolique de la veille, il réalisait que la vieille dame reçue à sa table était elle aussi profondément différente. Peut-être avait-il raté un détail crucial sur place, aveuglé par la panique lors de sa première visite ?
Il reprit la route et se gara à nouveau en lisière de l'immense étendue déserte. En marchant cette fois-ci méthodiquement à travers les hautes herbes, Fred remarqua quelque chose d’étrange qu’il n’avait pas décelé au début. Au centre du terrain, la végétation changeait. Le sol semblait comme plus aplati, tassé sur une certaine surface, comme si une force ou un poids phénoménal avait écrasé la terre et brisé les tiges. En prenant du recul, sa vision de technicien cartographia la zone : la marque paraissait former une grande surface parfaitement circulaire.
Fred s'arrêta au centre du cercle. Soudain, sa tête commença à tourner. Un violent vertige l'assit presque au sol, et une sensation de nausée lui serra l'estomac. En reprenant ses esprits, il se rappela qu’il n’avait pas avalé la moindre nourriture depuis la disparition de Caroline. Quittant la zone herbeuse, il se dirigea vers la route départementale où se trouvait une petite station-service faisant office de snack de proximité.
Il commanda un sandwich à emporter et s'installa sur un banc en bois à l'extérieur. Alors qu’il commençait à peine à manger sa première bouchée, une voix familière résonna soudain derrière lui :
— Fred ? Mais... qu'est-ce que tu fais là ?
Il sursauta et se retourna. C’était Samia. Elle se tenait devant lui, vêtue d'une tenue décontractée, tenant un gobelet de café, visiblement surprise de le croiser dans cet endroit aussi excentré. Après quelques échanges de politesse rapides, le regard de Samia changea. Elle vit immédiatement que Fred n’allait pas bien : il avait les yeux injectés de sang, le teint blafard d'un homme qui n'avait pas dormi depuis quarante-huit heures, et les mains tremblantes.
— Fred, tu me fais peur. Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda-t-elle avec une réelle bienveillance.
Fred baissa les yeux sur son sandwich. D'une voix sourde, il lui expliqua simplement que sa compagne Caroline et son fils Adam avaient disparu. Au début, Fred ne voulut pas trop s'étendre, omettant volontairement les détails les plus fous. Il se sentait toujours terriblement gêné vis-à-vis d’elle, se rappelant la fausse tentative de séduction qu'il avait subie au bureau et les menaces qu'elle avait reçues de la marabout. Mais Samia, sentant sa détresse, sut le mettre en confiance. Elle se montra beaucoup moins distante et fuyante que lors de leur brève rencontre dans les couloirs de Télécom.
Fred sentit alors un besoin impérieux de vider son sac. Tout y passa : ses doutes, ses soupçons sur l'identité de Caroline, la visite de la mère terrifiante, et la découverte de la vraie Monique alcoolique le lendemain. Samia l'écouta sans l'interrompre, le visage tour à tour troublé par l'étrangeté des faits, puis profondément touché par le récit de ce père brisé.
— C'est... c'est à peine croyable, murmura-t-elle en lui prenant doucement la main. Comment est-ce que je peux t'aider, Fred ? Qu'est-ce qu'on fait ?
Fred passa une main lasse sur son visage, réajustant ses lunettes.
— Je ne sais plus quoi faire, Samia... La vraie Caroline semble être en Tunisie. Et si la femme dont je suis amoureux n’est pas elle, je ne dispose d’aucune information. Je n'ai même pas son vrai nom.
C’est alors que le cerveau d'ingénieur de Fred subit un véritable déclic électrique. Une information enfouie remonta instantanément à la surface. Il avait complètement oublié qu’au tout début du retour de Caroline dans sa vie, alors qu'il était encore traumatisé par l'arnaque financière, il avait installé en secret une application de traçage et de localisation furtive sur le téléphone de sa compagne. Il avait agi par pure paranoïa, terrifié à l'idée qu’elle ne redisparaisse à nouveau du jour au lendemain avec ses économies. Mais ayant ensuite vécu une année de bonheur absolu avec elle et Adam, la confiance s'étant installée, il avait fini par totalement oublier l'existence de ce mouchard.
Frénétique, Fred sortit son téléphone de sa poche. Ses doigts glissèrent rapidement sur l'écran pour ouvrir l'interface de l'application technique. Il lança le protocole de recherche, retenant son souffle.
Une barre de chargement défila. Fred ressentit une immense vague de soulagement en voyant que l'application fonctionnait toujours et, surtout, que le téléphone de sa Caroline était actif et émettait un signal. L’écran s'actualisa, affichant une carte routière précise et une icône clignotante indiquant la position géographique exacte de l'appareil.
— Je l'ai, souffla Fred, les yeux brillants. Je sais où elle est. Il faut que j'y aille.
Samia, inquiète de le voir dans un tel état d'épuisement et redoutant ce qu'il pourrait trouver au bout du chemin, se leva en même temps que lui.
— Tu ne vas pas y aller seul, Fred. Laisse-moi t'accompagner.
Fred regarda son ancienne collègue, touché par son soutien inattendu, et accepta d'un hochement de tête. Ils montèrent ensemble dans la voiture, guidés par le signal GPS, ignorant qu'ils roulaient vers la confrontation finale avec l'invisible.
Dès que le soleil fut levé, Fred décida de reprendre l'enquête à zéro. Il devait repartir à l’endroit exact où le chauffeur de Uber avait déposé la première Monique. Après sa rencontre avec la Monique alcoolique de la veille, il réalisait que la vieille dame reçue à sa table était elle aussi profondément différente. Peut-être avait-il raté un détail crucial sur place, aveuglé par la panique lors de sa première visite ?
Il reprit la route et se gara à nouveau en lisière de l'immense étendue déserte. En marchant cette fois-ci méthodiquement à travers les hautes herbes, Fred remarqua quelque chose d’étrange qu’il n’avait pas décelé au début. Au centre du terrain, la végétation changeait. Le sol semblait comme plus aplati, tassé sur une certaine surface, comme si une force ou un poids phénoménal avait écrasé la terre et brisé les tiges. En prenant du recul, sa vision de technicien cartographia la zone : la marque paraissait former une grande surface parfaitement circulaire.
Fred s'arrêta au centre du cercle. Soudain, sa tête commença à tourner. Un violent vertige l'assit presque au sol, et une sensation de nausée lui serra l'estomac. En reprenant ses esprits, il se rappela qu’il n’avait pas avalé la moindre nourriture depuis la disparition de Caroline. Quittant la zone herbeuse, il se dirigea vers la route départementale où se trouvait une petite station-service faisant office de snack de proximité.
Il commanda un sandwich à emporter et s'installa sur un banc en bois à l'extérieur. Alors qu’il commençait à peine à manger sa première bouchée, une voix familière résonna soudain derrière lui :
— Fred ? Mais... qu'est-ce que tu fais là ?
Il sursauta et se retourna. C’était Samia. Elle se tenait devant lui, vêtue d'une tenue décontractée, tenant un gobelet de café, visiblement surprise de le croiser dans cet endroit aussi excentré. Après quelques échanges de politesse rapides, le regard de Samia changea. Elle vit immédiatement que Fred n’allait pas bien : il avait les yeux injectés de sang, le teint blafard d'un homme qui n'avait pas dormi depuis quarante-huit heures, et les mains tremblantes.
— Fred, tu me fais peur. Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda-t-elle avec une réelle bienveillance.
Fred baissa les yeux sur son sandwich. D'une voix sourde, il lui expliqua simplement que sa compagne Caroline et son fils Adam avaient disparu. Au début, Fred ne voulut pas trop s'étendre, omettant volontairement les détails les plus fous. Il se sentait toujours terriblement gêné vis-à-vis d’elle, se rappelant la fausse tentative de séduction qu'il avait subie au bureau et les menaces qu'elle avait reçues de la marabout. Mais Samia, sentant sa détresse, sut le mettre en confiance. Elle se montra beaucoup moins distante et fuyante que lors de leur brève rencontre dans les couloirs de Télécom.
Fred sentit alors un besoin impérieux de vider son sac. Tout y passa : ses doutes, ses soupçons sur l'identité de Caroline, la visite de la mère terrifiante, et la découverte de la vraie Monique alcoolique le lendemain. Samia l'écouta sans l'interrompre, le visage tour à tour troublé par l'étrangeté des faits, puis profondément touché par le récit de ce père brisé.
— C'est... c'est à peine croyable, murmura-t-elle en lui prenant doucement la main. Comment est-ce que je peux t'aider, Fred ? Qu'est-ce qu'on fait ?
Fred passa une main lasse sur son visage, réajustant ses lunettes.
— Je ne sais plus quoi faire, Samia... La vraie Caroline semble être en Tunisie. Et si la femme dont je suis amoureux n’est pas elle, je ne dispose d’aucune information. Je n'ai même pas son vrai nom.
C’est alors que le cerveau d'ingénieur de Fred subit un véritable déclic électrique. Une information enfouie remonta instantanément à la surface. Il avait complètement oublié qu’au tout début du retour de Caroline dans sa vie, alors qu'il était encore traumatisé par l'arnaque financière, il avait installé en secret une application de traçage et de localisation furtive sur le téléphone de sa compagne. Il avait agi par pure paranoïa, terrifié à l'idée qu’elle ne redisparaisse à nouveau du jour au lendemain avec ses économies. Mais ayant ensuite vécu une année de bonheur absolu avec elle et Adam, la confiance s'étant installée, il avait fini par totalement oublier l'existence de ce mouchard.
Frénétique, Fred sortit son téléphone de sa poche. Ses doigts glissèrent rapidement sur l'écran pour ouvrir l'interface de l'application technique. Il lança le protocole de recherche, retenant son souffle.
Une barre de chargement défila. Fred ressentit une immense vague de soulagement en voyant que l'application fonctionnait toujours et, surtout, que le téléphone de sa Caroline était actif et émettait un signal. L’écran s'actualisa, affichant une carte routière précise et une icône clignotante indiquant la position géographique exacte de l'appareil.
— Je l'ai, souffla Fred, les yeux brillants. Je sais où elle est. Il faut que j'y aille.
Samia, inquiète de le voir dans un tel état d'épuisement et redoutant ce qu'il pourrait trouver au bout du chemin, se leva en même temps que lui.
— Tu ne vas pas y aller seul, Fred. Laisse-moi t'accompagner.
Fred regarda son ancienne collègue, touché par son soutien inattendu, et accepta d'un hochement de tête. Ils montèrent ensemble dans la voiture, guidés par le signal GPS, ignorant qu'ils roulaient vers la confrontation finale avec l'invisible.
Chapitre 12
Le masque et la vérité
Guidé par le signal GPS de l'application de traçage, Fred gara sa voiture sur le parking d'un petit hôtel de banlieue sans charme. Son cœur battait à tout rompre. Le téléphone de Caroline était là, quelque part derrière ces fenêtres anonymes. Mais une fois sur le parvis, un doute pratique l'assaillit : comment entrer dans la chambre si sa compagne y était enfermée ? Il ne disposait d'aucun mandat, d'aucun droit.
Samia, qui l’accompagnait depuis la station-service, posa une main rassurante sur son bras.
— Laisse-moi faire, Fred. Reste ici. Je vais aller interroger le gérant à l’accueil, je devrais pouvoir obtenir le numéro de la chambre et même la clé.
Fred la laissa faire sans protester. Dans son esprit d'homme brisé, il se dit qu'une femme élégante et posée comme Samia saurait jouer de son charme et de sa diplomatie auprès du réceptionniste ; cela donnerait mille fois plus de chances de réussite qu'un homme inconnu de 1m92, livide et au bord de la crise de nerfs.
Quelques minutes plus tard, les portes automatiques du hall coulissèrent. Samia réapparut, un petit sourire aux lèvres, en faisant osciller une clé magnétique entre ses doigts. Fred en resta stupéfait.
— Déjà ? Comment tu as fait ?
Elle laissa échapper un léger rire mystérieux.
— Je te l'ai dit, Fred, je suis pleine de surprises et très débrouillarde. Ne sous-estime pas mes ressources. Viens, c'est au deuxième étage.
Ils grimpèrent les escaliers en hâte et s'arrêtèrent devant la porte indiquée. Fred prit la carte, la passa dans le lecteur qui vira au vert, et poussa le battant. Mais le soulagement fit instantanément place à une cruelle déception. La chambre était parfaitement vide. Les draps du lit étaient tirés, aucun sac ne traînait, le placard était grand ouvert et inutilisé. La pièce était totalement inoccupée.
Fred fit un pas en arrière, désemparé, sentant la panique le submerger à nouveau.
— Mais... il n'y a personne ! Samia, tu es sûre que c'est la bonne clé ? Tu ne t'es pas trompée de chambre ?
— Je te confirme que c’est bien la bonne, Fred, répondit-elle d'une voix douce, presque détachée.
À bout de forces, terrassé par l'épuisement et la succession de fausses pistes, Fred s'effondra sur le bord du lit. Les larmes qu'il retenait depuis des heures se mirent à couler librement sur ses joues, sa haute stature secouée par les sanglots. Touchée par sa détresse, Samia se rapprocha de lui, s'asseyant tout près pour lui manifester son soutien.
Fred tenta de se redresser, mais sa tête se mit à tourner violemment. Un nouveau vertige, plus intense que les autres, lui fit perdre un instant l'équilibre.
— Tu ne vas vraiment pas bien, Fred, murmura Samia en observant son teint blafard. Tu n'as rien mangé depuis la disparition de Caroline. Reste là, ne bouge pas. Je vais descendre dans le hall pour te chercher quelque chose à grignoter dans le distributeur automatique. Ça te fera remonter ton sucre.
Elle se leva et quitta la pièce, refermant la porte derrière elle.
Fred resta seul, debout au milieu de cette chambre d'hôtel impersonnelle. Refusant de baisser les bras, il sortit une nouvelle fois son téléphone et composa le numéro de Caroline. Il porta l'appareil à son oreille.
Une première sonnerie retentit dans l'écouteur. Bip... Bip…
Soudain, un bruit ténu traversa la cloison. Des cris étouffés d'un bébé. Puis, la poignée de la porte de la chambre s'abaissa. Quelqu'un entra dans la pièce. Au même instant, une mélodie stridente et familière explosa dans l'espace. Fred identifia immédiatement la sonnerie singulière et personnalisée qu'il avait lui-même configurée pour le téléphone de Caroline.
Il baissa ses yeux embués de larmes. Devant lui, Caroline venait d'apparaître, tenant le petit Adam contre sa poitrine.
Fred ne chercha pas à comprendre. Dans un élan purement instinctif, il se jeta vers eux et la serra de toutes ses forces dans ses bras, sa grande carcasse tremblant de soulagement. En voyant son père, le petit Adam laissa échapper un éclat de rire et lui sourit, tendant ses petites mains vers ses lunettes. Fred avait les larmes aux yeux, les mots se bousculant dans sa bouche :
— Où étiez-vous ? Pourquoi vous êtes partis ? Pourquoi avoir disparu comme ça ? Caroline, j'ai eu tellement peur…
La jeune femme le regarda avec une immense douceur mêlée de gravité.
— Assieds-toi, Fred. S'il te plaît. Je vais tout te raconter.
Elle détacha doucement Adam de ses bras pour le donner à Fred. Le contact chaleureux de son fils, toujours aussi calme et heureux de retrouver son père, l'aida à apaiser les battements de son cœur. Fred s'assit sur le lit, serrant le nourrisson contre lui, tandis que Caroline restait debout, face à lui, au milieu de la pièce.
Elle prit une grande inspiration, croisa ses mains, et brisa définitivement l'illusion :
— Je ne suis pas Caroline.
Fred ferma les yeux un instant. Après sa rencontre avec la Monique alcoolique et les révélations sur l'arnaque en Tunisie, il n'était qu'à moitié surpris. La logique du système exigeait cette variable.
— OK... murmura-t-il, la voix rauque. Mais attends... Samia va remonter du hall d'un instant à l'autre. On devrait l'attendre pour que je comprenne tout.
Caroline esquissa un sourire triste et secoua la tête.
— Il est inutile d'attendre Samia, Fred.
Fred fronça les sourcils, mais avant qu'il n'ait pu poser la moindre question, le visage de la femme en face de lui commença à se troubler. Sous ses yeux écarquillés, la structure de ses os, la teinte de sa peau et ses longs cheveux bruns se mirent à onduler comme un mirage. En une fraction de seconde, les traits de Caroline s'effacèrent pour laisser place à ceux de Samia, vêtue exactement de la même façon que sa collègue à la station-service.
— Je suis la Samia avec qui tu étais à l'instant, dit-elle d'une voix qui superposait les deux timbres.
Pris d'un effroi purement viscéral, Fred fit un léger recul sur le matelas, serrant Adam encore plus fort contre son cœur, comme pour faire rempart de son corps et le protéger. Le petit garçon, lui, ne manifestait aucune peur, observant la scène avec une curiosité sereine.
Sous le choc de Fred, les traits de Samia ondulèrent de nouveau. La transformation s'opéra en sens inverse, et l'entité reprit l'apparence de Caroline. Fred restait pétrifié, incapable de prononcer un mot, l'esprit d'ingénieur totalement saturé par ce qu'il venait de voir. Les lois de la physique et de la biologie venaient de voler en éclats.
La jeune femme fit un pas vers lui, les mains ouvertes en signe de paix. Ses yeux, autrefois si sombres, brillaient désormais d'une lueur d'une pureté absolue.
— Je m'appelle en réalité Shirine, commença-t-elle d'une voix douce, vibrante d'émotion. Et je veux que tu saches une chose, Fred, la plus importante de toutes : je t'aime. Et j'aime notre fils. Je vous aime plus que tout au monde, d'un amour qui dépasse tout ce que tu peux imaginer. S'il te plaît, ne repars pas... Laisse-moi te raconter toute l'histoire depuis le début.
Fred fixa son regard dans le sien. Derrière le choc de la métamorphose, derrière les masques successifs de la fausse Samia et de la fausse Caroline, il reconnut une sincérité désarmante dans les yeux de Shirine. Il y avait une vérité brute, une vulnérabilité humaine et profonde dans ses paroles qui ne trompait pas. Son cœur d'or capitula. Sa haute stature se détendit lentement sur le lit. Il hocha doucement la tête, ajusta ses lunettes, et laissa Shirine faire une pause, le temps de rassembler ses forces, avant de plonger dans son long récit.
Samia, qui l’accompagnait depuis la station-service, posa une main rassurante sur son bras.
— Laisse-moi faire, Fred. Reste ici. Je vais aller interroger le gérant à l’accueil, je devrais pouvoir obtenir le numéro de la chambre et même la clé.
Fred la laissa faire sans protester. Dans son esprit d'homme brisé, il se dit qu'une femme élégante et posée comme Samia saurait jouer de son charme et de sa diplomatie auprès du réceptionniste ; cela donnerait mille fois plus de chances de réussite qu'un homme inconnu de 1m92, livide et au bord de la crise de nerfs.
Quelques minutes plus tard, les portes automatiques du hall coulissèrent. Samia réapparut, un petit sourire aux lèvres, en faisant osciller une clé magnétique entre ses doigts. Fred en resta stupéfait.
— Déjà ? Comment tu as fait ?
Elle laissa échapper un léger rire mystérieux.
— Je te l'ai dit, Fred, je suis pleine de surprises et très débrouillarde. Ne sous-estime pas mes ressources. Viens, c'est au deuxième étage.
Ils grimpèrent les escaliers en hâte et s'arrêtèrent devant la porte indiquée. Fred prit la carte, la passa dans le lecteur qui vira au vert, et poussa le battant. Mais le soulagement fit instantanément place à une cruelle déception. La chambre était parfaitement vide. Les draps du lit étaient tirés, aucun sac ne traînait, le placard était grand ouvert et inutilisé. La pièce était totalement inoccupée.
Fred fit un pas en arrière, désemparé, sentant la panique le submerger à nouveau.
— Mais... il n'y a personne ! Samia, tu es sûre que c'est la bonne clé ? Tu ne t'es pas trompée de chambre ?
— Je te confirme que c’est bien la bonne, Fred, répondit-elle d'une voix douce, presque détachée.
À bout de forces, terrassé par l'épuisement et la succession de fausses pistes, Fred s'effondra sur le bord du lit. Les larmes qu'il retenait depuis des heures se mirent à couler librement sur ses joues, sa haute stature secouée par les sanglots. Touchée par sa détresse, Samia se rapprocha de lui, s'asseyant tout près pour lui manifester son soutien.
Fred tenta de se redresser, mais sa tête se mit à tourner violemment. Un nouveau vertige, plus intense que les autres, lui fit perdre un instant l'équilibre.
— Tu ne vas vraiment pas bien, Fred, murmura Samia en observant son teint blafard. Tu n'as rien mangé depuis la disparition de Caroline. Reste là, ne bouge pas. Je vais descendre dans le hall pour te chercher quelque chose à grignoter dans le distributeur automatique. Ça te fera remonter ton sucre.
Elle se leva et quitta la pièce, refermant la porte derrière elle.
Fred resta seul, debout au milieu de cette chambre d'hôtel impersonnelle. Refusant de baisser les bras, il sortit une nouvelle fois son téléphone et composa le numéro de Caroline. Il porta l'appareil à son oreille.
Une première sonnerie retentit dans l'écouteur. Bip... Bip…
Soudain, un bruit ténu traversa la cloison. Des cris étouffés d'un bébé. Puis, la poignée de la porte de la chambre s'abaissa. Quelqu'un entra dans la pièce. Au même instant, une mélodie stridente et familière explosa dans l'espace. Fred identifia immédiatement la sonnerie singulière et personnalisée qu'il avait lui-même configurée pour le téléphone de Caroline.
Il baissa ses yeux embués de larmes. Devant lui, Caroline venait d'apparaître, tenant le petit Adam contre sa poitrine.
Fred ne chercha pas à comprendre. Dans un élan purement instinctif, il se jeta vers eux et la serra de toutes ses forces dans ses bras, sa grande carcasse tremblant de soulagement. En voyant son père, le petit Adam laissa échapper un éclat de rire et lui sourit, tendant ses petites mains vers ses lunettes. Fred avait les larmes aux yeux, les mots se bousculant dans sa bouche :
— Où étiez-vous ? Pourquoi vous êtes partis ? Pourquoi avoir disparu comme ça ? Caroline, j'ai eu tellement peur…
La jeune femme le regarda avec une immense douceur mêlée de gravité.
— Assieds-toi, Fred. S'il te plaît. Je vais tout te raconter.
Elle détacha doucement Adam de ses bras pour le donner à Fred. Le contact chaleureux de son fils, toujours aussi calme et heureux de retrouver son père, l'aida à apaiser les battements de son cœur. Fred s'assit sur le lit, serrant le nourrisson contre lui, tandis que Caroline restait debout, face à lui, au milieu de la pièce.
Elle prit une grande inspiration, croisa ses mains, et brisa définitivement l'illusion :
— Je ne suis pas Caroline.
Fred ferma les yeux un instant. Après sa rencontre avec la Monique alcoolique et les révélations sur l'arnaque en Tunisie, il n'était qu'à moitié surpris. La logique du système exigeait cette variable.
— OK... murmura-t-il, la voix rauque. Mais attends... Samia va remonter du hall d'un instant à l'autre. On devrait l'attendre pour que je comprenne tout.
Caroline esquissa un sourire triste et secoua la tête.
— Il est inutile d'attendre Samia, Fred.
Fred fronça les sourcils, mais avant qu'il n'ait pu poser la moindre question, le visage de la femme en face de lui commença à se troubler. Sous ses yeux écarquillés, la structure de ses os, la teinte de sa peau et ses longs cheveux bruns se mirent à onduler comme un mirage. En une fraction de seconde, les traits de Caroline s'effacèrent pour laisser place à ceux de Samia, vêtue exactement de la même façon que sa collègue à la station-service.
— Je suis la Samia avec qui tu étais à l'instant, dit-elle d'une voix qui superposait les deux timbres.
Pris d'un effroi purement viscéral, Fred fit un léger recul sur le matelas, serrant Adam encore plus fort contre son cœur, comme pour faire rempart de son corps et le protéger. Le petit garçon, lui, ne manifestait aucune peur, observant la scène avec une curiosité sereine.
Sous le choc de Fred, les traits de Samia ondulèrent de nouveau. La transformation s'opéra en sens inverse, et l'entité reprit l'apparence de Caroline. Fred restait pétrifié, incapable de prononcer un mot, l'esprit d'ingénieur totalement saturé par ce qu'il venait de voir. Les lois de la physique et de la biologie venaient de voler en éclats.
La jeune femme fit un pas vers lui, les mains ouvertes en signe de paix. Ses yeux, autrefois si sombres, brillaient désormais d'une lueur d'une pureté absolue.
— Je m'appelle en réalité Shirine, commença-t-elle d'une voix douce, vibrante d'émotion. Et je veux que tu saches une chose, Fred, la plus importante de toutes : je t'aime. Et j'aime notre fils. Je vous aime plus que tout au monde, d'un amour qui dépasse tout ce que tu peux imaginer. S'il te plaît, ne repars pas... Laisse-moi te raconter toute l'histoire depuis le début.
Fred fixa son regard dans le sien. Derrière le choc de la métamorphose, derrière les masques successifs de la fausse Samia et de la fausse Caroline, il reconnut une sincérité désarmante dans les yeux de Shirine. Il y avait une vérité brute, une vulnérabilité humaine et profonde dans ses paroles qui ne trompait pas. Son cœur d'or capitula. Sa haute stature se détendit lentement sur le lit. Il hocha doucement la tête, ajusta ses lunettes, et laissa Shirine faire une pause, le temps de rassembler ses forces, avant de plonger dans son long récit.
Chapitre 13
Le projet d’hybridation
Assise sur une simple chaise face à Fred, Shirine plongea son regard dans le sien. Le silence de la chambre d’hôtel n’était plus interrompu que par le souffle régulier d’Adam, endormi dans les bras de son père. D’une voix douce, teintée d'une mélancolie venue d'un autre monde, elle commença son récit.
À des années-lumière de la Terre, au cœur d’un système stellaire mourant, existait une civilisation d'une avancée technologique inimaginable. Mais derrière leur immense savoir se cachait une tragédie : cette race était en voie d’extinction. Leur matériel génétique, bien que parvenu à un très haut niveau de perfection, avait fini par dégénérer. Devenus des êtres d'une intelligence pure, froide et calculatrice, ils avaient perdu la capacité de ressentir la moindre émotion. L'amour, la compassion, la tristesse, ou même la haine, leur étaient devenus totalement étrangers.
Face à cette mort lente, leurs plus grands scientifiques élaborèrent un plan de sauvetage ultime : croiser leur espèce avec une race jugée "inférieure" mais biologiquement vibrante, afin de donner naissance à une nouvelle lignée hybride. Cette nouvelle génération hériterait de leur intelligence prodigieuse, tout en y intégrant des qualités biologiques et émotionnelles nouvelles.
Après avoir analysé le cosmos, ils jetèrent leur dévolu sur l’humanité. Mais l'espoir fut de courte durée. Leurs études révélèrent une terrible faille : une incompatibilité génétique quasi totale rendait tout accouplement direct entre leur peuple et les Terriens physiologiquement impossible.
Pour contourner cet obstacle, les ingénieurs génétiques conçurent un être unique, un pont biologique façonné sur mesure : un organisme métamorphe capable de restructurer sa propre matière pour s'adapter à la physiologie humaine. Cependant, leurs algorithmes révélèrent une anomalie statistique incroyable. Malgré les huit milliards d’humains qui peuplaient la Terre, un seul et unique Terrien possédait le profil génétique exact requis pour être compatible avec cette créature et permettre la viabilité d'un embryon.
Cet être hybride fut programmé pour devenir la compagne absolue, la moitié parfaite de cet homme. Mais les créateurs n'avaient que très peu d'informations sur leur cible. Ils ne disposaient que d'un nom, Fred, de son profil ADN, et des coordonnées géographiques des lieux où il vivait et travaillait. Grâce aux capacités de métamorphose de la créature, baptisée Shirine, ils estimèrent que la liaison et la séduction se feraient naturellement une fois qu'elle l'aurait localisé.
Sa mission était d'une clarté chirurgicale : s’infiltrer parmi les humains, retrouver Fred, s’accoupler avec lui coûte que coûte, et concevoir un enfant unique né d’une authentique passion. Elle devait ensuite assurer l'éducation de ce nourrisson sur Terre pendant une durée maximale d'un an, avant que son peuple ne vienne les récupérer tous les deux pour sauver leur monde.
L’atterrissage eut lieu de nuit, dans un grand fracas d’ondes magnétiques invisibles. Un vaisseau éclaireur déposa discrètement Shirine au centre d’un terrain vague isolé, à l’abri des regards indiscrets, non loin de la grande métropole où travaillait Fred. À peine la créature eut-elle posé le pied sur le sol sablonneux que l'appareil prit sa forme furtive et disparut dans le vide spatial, écrasant la végétation sous son sillage circulaire.
Sous sa forme originelle — une silhouette humanoïde d'une beauté étrange, translucide et fluide —, Shirine commença à marcher. Elle erra d'abord dans des ruelles désertes de la banlieue, découvrant avec des sens hyper-développés les odeurs de pollution, le froid de la nuit et la lourdeur de la gravité terrestre.
Soudain, au détour d'un pont ferroviaire, elle se retrouva face à une humaine. C'était une mendiante, visiblement ivre, qui titubait dans l'obscurité, une bouteille à la main. Surprise et terrifiée par l'apparition de cette forme inconnue et luminescente, la vieille femme laissa échapper un cri étouffé.
Prise de panique face à cette réaction imprévue, Shirine agit d'instinct. D’un geste rapide et d'une force surhumaine, elle assomma proprement la malheureuse. Observant le corps inerte au sol, la créature activa ses capacités d’assimilation. Sous l'effet d'une restructuration cellulaire accélérée, sa peau, ses cheveux et ses traits se calquèrent à l'identique sur le modèle de la SDF.
Elle lui retira ses vêtements usés pour s'en vêtir et fouilla ses poches, y découvrant quelques pièces de monnaie. Son apparence humaine désormais stabilisée, Shirine fit ses premiers pas dans notre monde. Guidée par les coordonnées magnétiques encodées dans sa mémoire, elle entama son voyage vers la ville pour traquer l'homme qui détenait les clés de son avenir.
À des années-lumière de la Terre, au cœur d’un système stellaire mourant, existait une civilisation d'une avancée technologique inimaginable. Mais derrière leur immense savoir se cachait une tragédie : cette race était en voie d’extinction. Leur matériel génétique, bien que parvenu à un très haut niveau de perfection, avait fini par dégénérer. Devenus des êtres d'une intelligence pure, froide et calculatrice, ils avaient perdu la capacité de ressentir la moindre émotion. L'amour, la compassion, la tristesse, ou même la haine, leur étaient devenus totalement étrangers.
Face à cette mort lente, leurs plus grands scientifiques élaborèrent un plan de sauvetage ultime : croiser leur espèce avec une race jugée "inférieure" mais biologiquement vibrante, afin de donner naissance à une nouvelle lignée hybride. Cette nouvelle génération hériterait de leur intelligence prodigieuse, tout en y intégrant des qualités biologiques et émotionnelles nouvelles.
Après avoir analysé le cosmos, ils jetèrent leur dévolu sur l’humanité. Mais l'espoir fut de courte durée. Leurs études révélèrent une terrible faille : une incompatibilité génétique quasi totale rendait tout accouplement direct entre leur peuple et les Terriens physiologiquement impossible.
Pour contourner cet obstacle, les ingénieurs génétiques conçurent un être unique, un pont biologique façonné sur mesure : un organisme métamorphe capable de restructurer sa propre matière pour s'adapter à la physiologie humaine. Cependant, leurs algorithmes révélèrent une anomalie statistique incroyable. Malgré les huit milliards d’humains qui peuplaient la Terre, un seul et unique Terrien possédait le profil génétique exact requis pour être compatible avec cette créature et permettre la viabilité d'un embryon.
Cet être hybride fut programmé pour devenir la compagne absolue, la moitié parfaite de cet homme. Mais les créateurs n'avaient que très peu d'informations sur leur cible. Ils ne disposaient que d'un nom, Fred, de son profil ADN, et des coordonnées géographiques des lieux où il vivait et travaillait. Grâce aux capacités de métamorphose de la créature, baptisée Shirine, ils estimèrent que la liaison et la séduction se feraient naturellement une fois qu'elle l'aurait localisé.
Sa mission était d'une clarté chirurgicale : s’infiltrer parmi les humains, retrouver Fred, s’accoupler avec lui coûte que coûte, et concevoir un enfant unique né d’une authentique passion. Elle devait ensuite assurer l'éducation de ce nourrisson sur Terre pendant une durée maximale d'un an, avant que son peuple ne vienne les récupérer tous les deux pour sauver leur monde.
L’atterrissage eut lieu de nuit, dans un grand fracas d’ondes magnétiques invisibles. Un vaisseau éclaireur déposa discrètement Shirine au centre d’un terrain vague isolé, à l’abri des regards indiscrets, non loin de la grande métropole où travaillait Fred. À peine la créature eut-elle posé le pied sur le sol sablonneux que l'appareil prit sa forme furtive et disparut dans le vide spatial, écrasant la végétation sous son sillage circulaire.
Sous sa forme originelle — une silhouette humanoïde d'une beauté étrange, translucide et fluide —, Shirine commença à marcher. Elle erra d'abord dans des ruelles désertes de la banlieue, découvrant avec des sens hyper-développés les odeurs de pollution, le froid de la nuit et la lourdeur de la gravité terrestre.
Soudain, au détour d'un pont ferroviaire, elle se retrouva face à une humaine. C'était une mendiante, visiblement ivre, qui titubait dans l'obscurité, une bouteille à la main. Surprise et terrifiée par l'apparition de cette forme inconnue et luminescente, la vieille femme laissa échapper un cri étouffé.
Prise de panique face à cette réaction imprévue, Shirine agit d'instinct. D’un geste rapide et d'une force surhumaine, elle assomma proprement la malheureuse. Observant le corps inerte au sol, la créature activa ses capacités d’assimilation. Sous l'effet d'une restructuration cellulaire accélérée, sa peau, ses cheveux et ses traits se calquèrent à l'identique sur le modèle de la SDF.
Elle lui retira ses vêtements usés pour s'en vêtir et fouilla ses poches, y découvrant quelques pièces de monnaie. Son apparence humaine désormais stabilisée, Shirine fit ses premiers pas dans notre monde. Guidée par les coordonnées magnétiques encodées dans sa mémoire, elle entama son voyage vers la ville pour traquer l'homme qui détenait les clés de son avenir.
Chapitre 14
Les Multiples Visages de l'Illusion
Pendant plusieurs jours, Shirine déambula dans les rues animées de la ville où Fred menait son existence millimétrée. Dissimulée sous l'apparence de la mendiante, elle apprit à apprivoiser le bruit, la foule et la fatigue humaine. Sa persévérance finit par payer : un soir, elle repéra la haute silhouette de 1m92 à la sortie des bureaux de Télécom. À partir de cet instant, elle commença à l’observer méthodiquement, mémorisant ses allers-retours, le rythme de ses journées et la solitude apparente qui émanait de ses pas.
Pour se rapprocher de lui sans éveiller les soupçons, Shirine avait besoin d’un accès direct à son environnement professionnel. Un soir, elle remarqua une femme de ménage qui quittait le bâtiment de l'entreprise après son service. Elle la suivit discrètement jusqu'à son domicile, un petit appartement de banlieue. Cette femme vivait seule ; elle était d’origine hispanique, âgée d’une quarantaine d’années, avec des formes un peu rondes, et se nommait Elsa.
Profitant du moment où Elsa fermait sa porte, Shirine s’infiltra chez elle. D’un geste précis, elle l’assomma avant qu’elle n’ait pu crier, puis l’attacha solidement à son propre lit. Utilisant le peu d’argent liquide qu’elle trouva dans le sac de sa victime, Shirine se rendit dans une pharmacie pour acheter des somnifères en grande quantité. De retour à l'appartement, elle administra les sédatifs à la femme de ménage, s’assurant qu’elle resterait profondément endormie et inoffensive tout en maintenant ses liens. Shirine fouilla ensuite minutieusement le logement, étudia les habitudes d'Elsa, puis calqua ses cellules sur son modèle biologique avant d'enfiler ses vêtements de travail.
Le lendemain, sous l’apparence d’Elsa, Shirine prit son service chez Télécom sans que personne ne remarque la moindre différence. Passant le balai entre les bureaux, elle put observer Fred de près dans son cadre professionnel. L'ingénieur semblait un peu solitaire, concentré sur ses tâches techniques et entretenant peu de contacts avec ses collègues. Néanmoins, au détour d’une pause déjeuner, Shirine le surprit alors qu’il était resté seul devant son écran. Au lieu de surveiller les réseaux de l'entreprise, il travaillait avec passion sur un site internet dédié à l’actrice Angelina Jolie.
De retour au domicile d’Elsa — qu’elle maintenait séquestrée, endormie et nourrie sous perfusion pour assurer sa survie —, Shirine alluma l’ordinateur de la femme de ménage. Elle se connecta à internet et trouva le site géré par Fred. Durant des heures, elle s'imprégna de l’univers de l’actrice. À travers les photos et les vidéos disponibles, elle étudia sa gestuelle, le timbre de sa voix, ses expressions et ses moindres mimiques. Elle comprit l'idéal esthétique qui fascinait cet homme.
La nuit suivante, Shirine mit son plan à exécution. Elle se rendit au domicile de Fred et s'introduisit chez lui avec la légèreté d'une ombre. Dans la pénombre de la chambre, elle modifia sa structure moléculaire pour prendre l’apparence exacte d’Angelina Jolie. Elle poussa la perfection jusqu'à reproduire fidèlement chacun des nombreux tatouages de la star sur sa peau texturée. Vêtue d’une nuisette noire transparente, elle glissa son corps métamorphosé sous les draps de Fred.
Le jeune ingénieur se réveilla doucement, perturbé par ce contact inattendu. En ouvrant les yeux, il crut basculer dans un rêve éveillé en découvrant l'icône de ses écrans allongée à ses côtés. Shirine ne prononça pas un mot pour ne pas rompre le charme. Elle se pencha et l’embrassa. Complètement submergé par l'excitation et l'irréalisme de la situation, Fred fit l’amour à Shirine sous les traits d’Angelina sans se poser de questions, se laissant emporter par la magie de la nuit.
Pourtant, malgré l’intensité de cette nuit torride, Shirine réalisa une vérité biologique immédiate : l’union n’était pas concluante pour sa mission. L’appareil génétique requis pour l'hybridation exigeait une alchimie totale. L’attirance de Fred envers ce fantasme n’était que purement physique, superficielle ; il y manquait le cœur, l'âme, une authentique connexion amoureuse.
Une fois Fred retombé dans un sommeil lourd, Shirine quitta le lit. Elle fouilla discrètement l’appartement à la recherche d’indices sur ses lectures, ses goûts et ses failles secrètes, avant de s’évanouir dans la nuit pour regagner le domicile d’Elsa.
À travers cette expérience, la créature venait de comprendre que Fred souffrait d'une profonde solitude et qu’il recherchait avant tout son âme sœur, une femme capable de l'aimer pour ce qu'il était. Shirine commença alors à élaborer un plan beaucoup plus complexe pour décoder la psyché de l'ingénieur et trouver la clé qui ouvrirait véritablement son cœur.
Pour se rapprocher de lui sans éveiller les soupçons, Shirine avait besoin d’un accès direct à son environnement professionnel. Un soir, elle remarqua une femme de ménage qui quittait le bâtiment de l'entreprise après son service. Elle la suivit discrètement jusqu'à son domicile, un petit appartement de banlieue. Cette femme vivait seule ; elle était d’origine hispanique, âgée d’une quarantaine d’années, avec des formes un peu rondes, et se nommait Elsa.
Profitant du moment où Elsa fermait sa porte, Shirine s’infiltra chez elle. D’un geste précis, elle l’assomma avant qu’elle n’ait pu crier, puis l’attacha solidement à son propre lit. Utilisant le peu d’argent liquide qu’elle trouva dans le sac de sa victime, Shirine se rendit dans une pharmacie pour acheter des somnifères en grande quantité. De retour à l'appartement, elle administra les sédatifs à la femme de ménage, s’assurant qu’elle resterait profondément endormie et inoffensive tout en maintenant ses liens. Shirine fouilla ensuite minutieusement le logement, étudia les habitudes d'Elsa, puis calqua ses cellules sur son modèle biologique avant d'enfiler ses vêtements de travail.
Le lendemain, sous l’apparence d’Elsa, Shirine prit son service chez Télécom sans que personne ne remarque la moindre différence. Passant le balai entre les bureaux, elle put observer Fred de près dans son cadre professionnel. L'ingénieur semblait un peu solitaire, concentré sur ses tâches techniques et entretenant peu de contacts avec ses collègues. Néanmoins, au détour d’une pause déjeuner, Shirine le surprit alors qu’il était resté seul devant son écran. Au lieu de surveiller les réseaux de l'entreprise, il travaillait avec passion sur un site internet dédié à l’actrice Angelina Jolie.
De retour au domicile d’Elsa — qu’elle maintenait séquestrée, endormie et nourrie sous perfusion pour assurer sa survie —, Shirine alluma l’ordinateur de la femme de ménage. Elle se connecta à internet et trouva le site géré par Fred. Durant des heures, elle s'imprégna de l’univers de l’actrice. À travers les photos et les vidéos disponibles, elle étudia sa gestuelle, le timbre de sa voix, ses expressions et ses moindres mimiques. Elle comprit l'idéal esthétique qui fascinait cet homme.
La nuit suivante, Shirine mit son plan à exécution. Elle se rendit au domicile de Fred et s'introduisit chez lui avec la légèreté d'une ombre. Dans la pénombre de la chambre, elle modifia sa structure moléculaire pour prendre l’apparence exacte d’Angelina Jolie. Elle poussa la perfection jusqu'à reproduire fidèlement chacun des nombreux tatouages de la star sur sa peau texturée. Vêtue d’une nuisette noire transparente, elle glissa son corps métamorphosé sous les draps de Fred.
Le jeune ingénieur se réveilla doucement, perturbé par ce contact inattendu. En ouvrant les yeux, il crut basculer dans un rêve éveillé en découvrant l'icône de ses écrans allongée à ses côtés. Shirine ne prononça pas un mot pour ne pas rompre le charme. Elle se pencha et l’embrassa. Complètement submergé par l'excitation et l'irréalisme de la situation, Fred fit l’amour à Shirine sous les traits d’Angelina sans se poser de questions, se laissant emporter par la magie de la nuit.
Pourtant, malgré l’intensité de cette nuit torride, Shirine réalisa une vérité biologique immédiate : l’union n’était pas concluante pour sa mission. L’appareil génétique requis pour l'hybridation exigeait une alchimie totale. L’attirance de Fred envers ce fantasme n’était que purement physique, superficielle ; il y manquait le cœur, l'âme, une authentique connexion amoureuse.
Une fois Fred retombé dans un sommeil lourd, Shirine quitta le lit. Elle fouilla discrètement l’appartement à la recherche d’indices sur ses lectures, ses goûts et ses failles secrètes, avant de s’évanouir dans la nuit pour regagner le domicile d’Elsa.
À travers cette expérience, la créature venait de comprendre que Fred souffrait d'une profonde solitude et qu’il recherchait avant tout son âme sœur, une femme capable de l'aimer pour ce qu'il était. Shirine commença alors à élaborer un plan beaucoup plus complexe pour décoder la psyché de l'ingénieur et trouver la clé qui ouvrirait véritablement son cœur.
Chapitre 15
L'officine des secrets
Après avoir recueilli toutes les données nécessaires sur les fantasmes de Fred, Shirine décida de clore l'épisode d'Elsa. Elle injecta une dernière dose de sédatif à la femme de ménage, une substance dosée pour effacer les souvenirs des dernières quarante-huit heures, avant de détacher ses liens. Elle quitta l'appartement en silence, espérant qu'Elsa mettrait son black-out sur le compte d'une vilaine grippe ou d'un excès de fatigue.
Grâce au code secret qu'elle avait subtilement intercepté en observant Elsa, Shirine était parvenue à retirer une somme d'argent liquide non négligeable avec la carte bancaire de sa victime. Elle n'avait aucun remords : elle était prête à tout pour réussir sa mission et sauver son espèce.
Avec ces fonds, Shirine se mit en quête d'un lieu physique pour son nouveau plan. Elle finit par dénicher un petit local commercial abandonné dans le onzième arrondissement. La pièce était vide, poussiéreuse, mais elle ferait parfaitement l'affaire. Shirine effectua un grand nettoyage, puis acheta quelques meubles d'occasion, des bougies, de l'encens et des tissus lourds pour créer l'illusion parfaite du cabinet d'une authentique voyante.
Une fois le décor planté, elle rédigea et imprima une petite annonce publicitaire sur du papier bon marché : « Marabout Voyante Gina – Solutions pour célibataires, retour de l'être aimé, réussite. Première consultation gratuite ». Elle s'assura ensuite de glisser elle-même le prospectus dans la boîte aux lettres de Fred.
Le lendemain matin, en partant au travail, Fred découvrit le papier. Intrigué et poussé par un élan de désespoir qu'il ne s'expliquait pas, il composa le numéro indiqué sur le prospectus. Shirine, qui surveillait sa ligne temporaire, décrocha et lui fixa un rendez-vous pour le soir même, juste après ses heures de bureau chez Télécom.
Pendant que l'ingénieur passait sa journée devant ses écrans, Shirine prépara minutieusement son scénario. Elle modifia sa structure moléculaire pour prendre l'apparence d'une femme noire d'environ cinquante ans, au port de tête altier, qu'elle vêtit de boubous colorés et de lourds bijoux tintants. L'avatar de la marabout Gina était né.
À l'heure convenue, Fred poussa la porte du local, faisant teinter la clochette. Devant l'ambiance tamisée et l'odeur d'encens, le grand ingénieur de 1m92 se montra d'abord très timide, intimidé et mal à l'aise à l'idée de se confier à une inconnue. Mais Shirine, utilisant une voix douce et enveloppante, parvint rapidement à le mettre en confiance.
— Je m'appelle Gina, mon fils, dit-elle d'un ton chaleureux. Je vois la solitude qui pèse sur tes épaules, mais je suis là pour t'aider à rompre ce cercle de tristesse. Parle-moi.
Touché par cette bienveillance, Fred finit par se détendre et sympathisa avec celle qu'il croyait être la marabout. Shirine commença alors son interrogatoire subtil :
— Dis-moi, y a-t-il une femme qui occupe tes pensées ? Une relation professionnelle, peut-être ? Une collègue de travail ?
Fred ajusta ses lunettes et admit, un peu gêné, qu'il ressentait des sentiments profonds pour une certaine Samia, une magnifique ingénieure qui travaillait avec lui, mais que celle-ci était mariée et donc inaccessible à ses yeux. Puis, le cœur ouvert, il lui raconta avoir aimé passionnément une autre femme, Caroline, dont il avait perdu la trace après qu'elle l'eut brusquement quitté.
Shirine l'interrogea au maximum sur ces deux femmes. Fred lui confia tout ce qu'il savait d'elles et finit par sortir de son portefeuille une photo froissée de Caroline. Shirine s'en saisit et, prétextant un examen approfondi sous la lumière d'une bougie, prit discrètement le cliché en photo avec son propre téléphone dissimulé sous un drap.
Mais au fur et à mesure que Fred parlait, quelque chose d'imprévu se produisit dans l'esprit de la créature. Plus elle en apprenait sur lui, plus elle était touchée par sa personnalité. Elle découvrait un homme droit, honnête, sincère, d'un altruisme rare et profondément attachant. Pour la première fois de son existence, Shirine, issue d'un peuple qui ne ressentait plus rien, commença à éprouver une émotion inconnue : elle tombait doucement amoureuse de lui. Elle s'intrigua qu'un homme d'une telle valeur ne soit pas déjà marié. Elle comprit à travers son récit que Caroline avait lâchement abusé de sa gentillesse, mais que Fred en avait été follement amoureux — et qu'une part de lui l'était peut-être encore.
Pour clore la séance, Shirine simula un rituel mystique au-dessus de la photo de Caroline, murmurant des incantations fictives.
— Le sort est jeté, dit-elle. L'amour frappera à ta porte très prochainement, Fred. Prépare ton cœur.
Fred quitta le local de Gina profondément intrigué, l'esprit rempli de doutes rationnels quant à cette promesse magique. Pourtant, cette longue discussion lui avait fait un bien fou, libérant un poids qu'il portait depuis trop longtemps.
Une fois seule, Shirine reprit sa forme originelle pour analyser la situation. Elle disposait désormais de deux pistes distinctes pour atteindre le cœur de Fred.
La première était Samia. Sous l'apparence d'Elsa, Shirine se rappelait très bien avoir croisé cette magnifique brune maghrébine dans les couloirs de Télécom. Elle avait tous les éléments pour l'imiter.
La seconde piste était Caroline. Mais à part une simple photo de son visage, elle manquait cruellement d'informations sur sa voix, son caractère et ses expressions pour pouvoir l'incarner de manière crédible.
Shirine conclut qu'elle devait d'abord tenter sa chance en prenant les traits de Samia, espérant que la proximité professionnelle et l'attirance de Fred feraient le reste.
Grâce au code secret qu'elle avait subtilement intercepté en observant Elsa, Shirine était parvenue à retirer une somme d'argent liquide non négligeable avec la carte bancaire de sa victime. Elle n'avait aucun remords : elle était prête à tout pour réussir sa mission et sauver son espèce.
Avec ces fonds, Shirine se mit en quête d'un lieu physique pour son nouveau plan. Elle finit par dénicher un petit local commercial abandonné dans le onzième arrondissement. La pièce était vide, poussiéreuse, mais elle ferait parfaitement l'affaire. Shirine effectua un grand nettoyage, puis acheta quelques meubles d'occasion, des bougies, de l'encens et des tissus lourds pour créer l'illusion parfaite du cabinet d'une authentique voyante.
Une fois le décor planté, elle rédigea et imprima une petite annonce publicitaire sur du papier bon marché : « Marabout Voyante Gina – Solutions pour célibataires, retour de l'être aimé, réussite. Première consultation gratuite ». Elle s'assura ensuite de glisser elle-même le prospectus dans la boîte aux lettres de Fred.
Le lendemain matin, en partant au travail, Fred découvrit le papier. Intrigué et poussé par un élan de désespoir qu'il ne s'expliquait pas, il composa le numéro indiqué sur le prospectus. Shirine, qui surveillait sa ligne temporaire, décrocha et lui fixa un rendez-vous pour le soir même, juste après ses heures de bureau chez Télécom.
Pendant que l'ingénieur passait sa journée devant ses écrans, Shirine prépara minutieusement son scénario. Elle modifia sa structure moléculaire pour prendre l'apparence d'une femme noire d'environ cinquante ans, au port de tête altier, qu'elle vêtit de boubous colorés et de lourds bijoux tintants. L'avatar de la marabout Gina était né.
À l'heure convenue, Fred poussa la porte du local, faisant teinter la clochette. Devant l'ambiance tamisée et l'odeur d'encens, le grand ingénieur de 1m92 se montra d'abord très timide, intimidé et mal à l'aise à l'idée de se confier à une inconnue. Mais Shirine, utilisant une voix douce et enveloppante, parvint rapidement à le mettre en confiance.
— Je m'appelle Gina, mon fils, dit-elle d'un ton chaleureux. Je vois la solitude qui pèse sur tes épaules, mais je suis là pour t'aider à rompre ce cercle de tristesse. Parle-moi.
Touché par cette bienveillance, Fred finit par se détendre et sympathisa avec celle qu'il croyait être la marabout. Shirine commença alors son interrogatoire subtil :
— Dis-moi, y a-t-il une femme qui occupe tes pensées ? Une relation professionnelle, peut-être ? Une collègue de travail ?
Fred ajusta ses lunettes et admit, un peu gêné, qu'il ressentait des sentiments profonds pour une certaine Samia, une magnifique ingénieure qui travaillait avec lui, mais que celle-ci était mariée et donc inaccessible à ses yeux. Puis, le cœur ouvert, il lui raconta avoir aimé passionnément une autre femme, Caroline, dont il avait perdu la trace après qu'elle l'eut brusquement quitté.
Shirine l'interrogea au maximum sur ces deux femmes. Fred lui confia tout ce qu'il savait d'elles et finit par sortir de son portefeuille une photo froissée de Caroline. Shirine s'en saisit et, prétextant un examen approfondi sous la lumière d'une bougie, prit discrètement le cliché en photo avec son propre téléphone dissimulé sous un drap.
Mais au fur et à mesure que Fred parlait, quelque chose d'imprévu se produisit dans l'esprit de la créature. Plus elle en apprenait sur lui, plus elle était touchée par sa personnalité. Elle découvrait un homme droit, honnête, sincère, d'un altruisme rare et profondément attachant. Pour la première fois de son existence, Shirine, issue d'un peuple qui ne ressentait plus rien, commença à éprouver une émotion inconnue : elle tombait doucement amoureuse de lui. Elle s'intrigua qu'un homme d'une telle valeur ne soit pas déjà marié. Elle comprit à travers son récit que Caroline avait lâchement abusé de sa gentillesse, mais que Fred en avait été follement amoureux — et qu'une part de lui l'était peut-être encore.
Pour clore la séance, Shirine simula un rituel mystique au-dessus de la photo de Caroline, murmurant des incantations fictives.
— Le sort est jeté, dit-elle. L'amour frappera à ta porte très prochainement, Fred. Prépare ton cœur.
Fred quitta le local de Gina profondément intrigué, l'esprit rempli de doutes rationnels quant à cette promesse magique. Pourtant, cette longue discussion lui avait fait un bien fou, libérant un poids qu'il portait depuis trop longtemps.
Une fois seule, Shirine reprit sa forme originelle pour analyser la situation. Elle disposait désormais de deux pistes distinctes pour atteindre le cœur de Fred.
La première était Samia. Sous l'apparence d'Elsa, Shirine se rappelait très bien avoir croisé cette magnifique brune maghrébine dans les couloirs de Télécom. Elle avait tous les éléments pour l'imiter.
La seconde piste était Caroline. Mais à part une simple photo de son visage, elle manquait cruellement d'informations sur sa voix, son caractère et ses expressions pour pouvoir l'incarner de manière crédible.
Shirine conclut qu'elle devait d'abord tenter sa chance en prenant les traits de Samia, espérant que la proximité professionnelle et l'attirance de Fred feraient le reste.
Chapitre 16
L'épreuve de la vertu
Pour déployer sa nouvelle stratégie, Shirine devait d'abord écarter la véritable Samia afin d'occuper sa place sans risque de doublon. Un soir, arborant les traits imposants et les boubous colorés de la marabout Gina, elle attendit l'ingénieure à la sortie des bureaux de Télécom. Profitant de l'obscurité du parking, elle se dressa brusquement sur son chemin. Faisant tinter ses lourds bijoux, Shirine la fixa d'un regard magnétique et glacial, instillant une terreur immédiate.
— Je sais qui tu es, Samia, murmura-t-elle d'une voix caverneuse. Écoute-moi bien. Tu ne dois plus jamais remettre les pieds dans cette entreprise. Tu vas quitter cette ville. Si tu refuses, ou si tu préviens qui que ce soit, même la police, je jetterai un sort de destruction sur toi, sur ton mari et sur toute ta famille.
Très croyante, Samia fut terrifiée par cette apparition et ces menaces de sorcellerie. Elle rentra chez elle en tremblant, d'autant plus vulnérable que son mari était alors en voyage d'affaires. Submergée par la panique, elle se confina dans son appartement, n’osant plus mettre un pied dehors.
Le lendemain matin, le terrain était libre. Shirine se présenta au complexe de Télécom sous l’apparence parfaite de Samia. Grâce aux longues observations menées sous les traits d'Elsa et aux confidences reçues en tant que Gina, elle avait assimilé les dossiers techniques de l'équipe. Prétextant avoir besoin d'une expertise sur une maintenance système, elle s’installa au bureau de Fred pour travailler avec lui durant toute la matinée.
Tout en manipulant les lignes de code, Shirine commença à jouer des charmes de son avatar pour séduire l'ingénieur. Elle adopta des postures plus souples, ajusta sa voix sur un ton plus intimiste et laissa subtilement deviner un décolleté sur sa poitrine généreuse. Fred, peu habitué à tant de proximité de la part de sa collègue, commença à se montrer nerveux, réajustant sans cesse ses lunettes, visiblement intimidé. Sentant qu'il perdait ses moyens, Shirine ralentit sagement sa phase de séduction pour ne pas le braquer, puis lui proposa d'aller déjeuner ensemble dans un petit restaurant à l’extérieur.
Au cours du repas, elle amena habilement Fred à se confier sur sa vie privée. Il lui expliqua qu’il était fils unique, profondément attaché à ses parents. Bien qu'il s'efforçât de paraître heureux, Shirine capta sans peine le mal-être et la souffrance liés à sa profonde solitude. À un moment, elle fut sur le point d'évoquer le nom de Caroline pour rebondir sur ses propos, mais elle se retint de justesse, se rappelant à temps que c’était à la marabout Gina, et non à Samia, que Fred avait ouvert son cœur. Pour le réconforter, Shirine lui adressa alors une série de compliments sincères : elle lui dit qu’il était un homme séduisant, drôle, infiniment attachant, et qu’il finirait forcément par trouver l’âme sœur. Fred rougit jusqu'aux oreilles, profondément touché de recevoir de telles louanges de la part d’une femme qui lui plaisait tant en secret.
L'après-midi, le destin leur offrit un huis clos idéal : ils se retrouvèrent seuls dans une salle de réunion isolée pour finaliser un rapport d'ingénierie. Shirine créa délibérément une situation de proximité, se penchant au-dessus de son épaule pour regarder l'écran, avant de faire pivoter la chaise de Fred vers elle. Elle plongea son regard dans le sien, supprima la distance qui les séparait et l’embrassa tendrement sur les lèvres.
Surpris dans un premier temps, Fred se laissa emporter par l'intensité du moment et lui rendit son baiser pendant un long et brûlant instant. Shirine se blottit contre sa haute stature de 1m92, l’enlaçant passionnément. En sentant l’excitation grandir chez l'ingénieur, la créature ressentit une immense bouffée d’espoir : sa mission touchait peut-être à son but.
C’est alors que Fred, dans un sursaut de volonté, la repoussa doucement mais fermement, mettant fin à leur étreinte. Shirine tenta de se rapprocher à nouveau, mais il leva les mains pour la stopper définitivement.
— Pardonne-moi, Samia... dit-il, le souffle court. Je m'excuse... Je n'aurais jamais dû accepter ce baiser. C'est une erreur.
Shirine le fixa, feignant l'incompréhension.
— Pourquoi, Fred ? Est-ce que... est-ce que je ne t'attire pas ?
Fred hésita, le visage cramoisi, avant de répondre avec une honnêteté désarmante :
— Si, bien sûr... Tu es une femme magnifique, Samia, tu me plais énormément. Mais tu es mariée. Tu n'as jamais évoqué le moindre problème dans ton couple, et mes valeurs m'interdisent formellement de briser un ménage. Pour moi, les vœux du mariage sont sacrés. Je ne peux pas passer outre.
Ces mots résonnèrent profondément en Shirine. Elle comprit à cet instant précis pourquoi ce Terrien avait été désigné comme l'unique partenaire compatible à travers toute la planète : sa droiture morale et sa noblesse d'âme le rendaient absolument unique. Elle comprit que n’importe quel autre homme aurait cédé à la tentation face aux charmes de Samia, mais pas lui.
— Oublions ce qui vient de se passer, je t'en prie, proposa Fred d'une voix douce, cherchant à effacer le malaise.
Shirine, qui avait déjà discrètement déboutonné la moitié de son chemisier pour sceller leur union, s'arrêta. Touchée par le respect qu'il manifestait pour les autres et pour lui-même, elle reboutonna son vêtement.
— Tu as raison. Je m'excuse, Fred, murmura-t-elle avant de rassembler ses affaires et de quitter la pièce sans ajouter un mot.
Fred resta seul dans la salle de réunion, partagé entre la frustration d'avoir repoussé une femme si attrayante qui s'offrait à lui, et un sentiment d'étrangeté qui le ramena instantanément aux prédictions de sa visite chez Gina. La marabout avait dit vrai : l'amour avait frappé à sa porte.
De son côté, Shirine quitta le bâtiment de Télécom en conservant les traits de Samia et se réfugia dans le local désert de la marabout. Une fois seule au milieu des tissus pourpres et des bougies éteintes, une sensation totalement inédite la submergea. Ses yeux s'embuèrent et des larmes se mirent à couler le long des joues de son avatar. Pour la première fois de son existence, la créature extraterrestre pleurait. Son esprit assimilait des concepts jusqu'alors inconnus de son espèce : la frustration, la colère, et une immense tristesse.
Une profonde inquiétude l'envahit quant à la réussite de sa mission. Malgré les illusions d'Angelina Jolie et de Samia, Fred avait fait preuve d'une intégrité absolue. Certes, ces femmes l'attiraient physiquement, mais son cœur restait désespérément hermétique. Shirine dut se rendre à l'évidence : le cœur de Fred appartenait toujours au souvenir de Caroline, cette femme qui l'avait pourtant détruit.
Caroline était désormais sa toute dernière chance. Pour concevoir cet enfant hybride avec la passion exigée par les siens, Shirine allait devoir endosser le costume de sa rivale et apprendre à devenir la femme que Fred aimait plus que tout au monde.
— Je sais qui tu es, Samia, murmura-t-elle d'une voix caverneuse. Écoute-moi bien. Tu ne dois plus jamais remettre les pieds dans cette entreprise. Tu vas quitter cette ville. Si tu refuses, ou si tu préviens qui que ce soit, même la police, je jetterai un sort de destruction sur toi, sur ton mari et sur toute ta famille.
Très croyante, Samia fut terrifiée par cette apparition et ces menaces de sorcellerie. Elle rentra chez elle en tremblant, d'autant plus vulnérable que son mari était alors en voyage d'affaires. Submergée par la panique, elle se confina dans son appartement, n’osant plus mettre un pied dehors.
Le lendemain matin, le terrain était libre. Shirine se présenta au complexe de Télécom sous l’apparence parfaite de Samia. Grâce aux longues observations menées sous les traits d'Elsa et aux confidences reçues en tant que Gina, elle avait assimilé les dossiers techniques de l'équipe. Prétextant avoir besoin d'une expertise sur une maintenance système, elle s’installa au bureau de Fred pour travailler avec lui durant toute la matinée.
Tout en manipulant les lignes de code, Shirine commença à jouer des charmes de son avatar pour séduire l'ingénieur. Elle adopta des postures plus souples, ajusta sa voix sur un ton plus intimiste et laissa subtilement deviner un décolleté sur sa poitrine généreuse. Fred, peu habitué à tant de proximité de la part de sa collègue, commença à se montrer nerveux, réajustant sans cesse ses lunettes, visiblement intimidé. Sentant qu'il perdait ses moyens, Shirine ralentit sagement sa phase de séduction pour ne pas le braquer, puis lui proposa d'aller déjeuner ensemble dans un petit restaurant à l’extérieur.
Au cours du repas, elle amena habilement Fred à se confier sur sa vie privée. Il lui expliqua qu’il était fils unique, profondément attaché à ses parents. Bien qu'il s'efforçât de paraître heureux, Shirine capta sans peine le mal-être et la souffrance liés à sa profonde solitude. À un moment, elle fut sur le point d'évoquer le nom de Caroline pour rebondir sur ses propos, mais elle se retint de justesse, se rappelant à temps que c’était à la marabout Gina, et non à Samia, que Fred avait ouvert son cœur. Pour le réconforter, Shirine lui adressa alors une série de compliments sincères : elle lui dit qu’il était un homme séduisant, drôle, infiniment attachant, et qu’il finirait forcément par trouver l’âme sœur. Fred rougit jusqu'aux oreilles, profondément touché de recevoir de telles louanges de la part d’une femme qui lui plaisait tant en secret.
L'après-midi, le destin leur offrit un huis clos idéal : ils se retrouvèrent seuls dans une salle de réunion isolée pour finaliser un rapport d'ingénierie. Shirine créa délibérément une situation de proximité, se penchant au-dessus de son épaule pour regarder l'écran, avant de faire pivoter la chaise de Fred vers elle. Elle plongea son regard dans le sien, supprima la distance qui les séparait et l’embrassa tendrement sur les lèvres.
Surpris dans un premier temps, Fred se laissa emporter par l'intensité du moment et lui rendit son baiser pendant un long et brûlant instant. Shirine se blottit contre sa haute stature de 1m92, l’enlaçant passionnément. En sentant l’excitation grandir chez l'ingénieur, la créature ressentit une immense bouffée d’espoir : sa mission touchait peut-être à son but.
C’est alors que Fred, dans un sursaut de volonté, la repoussa doucement mais fermement, mettant fin à leur étreinte. Shirine tenta de se rapprocher à nouveau, mais il leva les mains pour la stopper définitivement.
— Pardonne-moi, Samia... dit-il, le souffle court. Je m'excuse... Je n'aurais jamais dû accepter ce baiser. C'est une erreur.
Shirine le fixa, feignant l'incompréhension.
— Pourquoi, Fred ? Est-ce que... est-ce que je ne t'attire pas ?
Fred hésita, le visage cramoisi, avant de répondre avec une honnêteté désarmante :
— Si, bien sûr... Tu es une femme magnifique, Samia, tu me plais énormément. Mais tu es mariée. Tu n'as jamais évoqué le moindre problème dans ton couple, et mes valeurs m'interdisent formellement de briser un ménage. Pour moi, les vœux du mariage sont sacrés. Je ne peux pas passer outre.
Ces mots résonnèrent profondément en Shirine. Elle comprit à cet instant précis pourquoi ce Terrien avait été désigné comme l'unique partenaire compatible à travers toute la planète : sa droiture morale et sa noblesse d'âme le rendaient absolument unique. Elle comprit que n’importe quel autre homme aurait cédé à la tentation face aux charmes de Samia, mais pas lui.
— Oublions ce qui vient de se passer, je t'en prie, proposa Fred d'une voix douce, cherchant à effacer le malaise.
Shirine, qui avait déjà discrètement déboutonné la moitié de son chemisier pour sceller leur union, s'arrêta. Touchée par le respect qu'il manifestait pour les autres et pour lui-même, elle reboutonna son vêtement.
— Tu as raison. Je m'excuse, Fred, murmura-t-elle avant de rassembler ses affaires et de quitter la pièce sans ajouter un mot.
Fred resta seul dans la salle de réunion, partagé entre la frustration d'avoir repoussé une femme si attrayante qui s'offrait à lui, et un sentiment d'étrangeté qui le ramena instantanément aux prédictions de sa visite chez Gina. La marabout avait dit vrai : l'amour avait frappé à sa porte.
De son côté, Shirine quitta le bâtiment de Télécom en conservant les traits de Samia et se réfugia dans le local désert de la marabout. Une fois seule au milieu des tissus pourpres et des bougies éteintes, une sensation totalement inédite la submergea. Ses yeux s'embuèrent et des larmes se mirent à couler le long des joues de son avatar. Pour la première fois de son existence, la créature extraterrestre pleurait. Son esprit assimilait des concepts jusqu'alors inconnus de son espèce : la frustration, la colère, et une immense tristesse.
Une profonde inquiétude l'envahit quant à la réussite de sa mission. Malgré les illusions d'Angelina Jolie et de Samia, Fred avait fait preuve d'une intégrité absolue. Certes, ces femmes l'attiraient physiquement, mais son cœur restait désespérément hermétique. Shirine dut se rendre à l'évidence : le cœur de Fred appartenait toujours au souvenir de Caroline, cette femme qui l'avait pourtant détruit.
Caroline était désormais sa toute dernière chance. Pour concevoir cet enfant hybride avec la passion exigée par les siens, Shirine allait devoir endosser le costume de sa rivale et apprendre à devenir la femme que Fred aimait plus que tout au monde.
Chapitre 17
L'empreinte de la rivale
Shirine commença son enquête sur Caroline avec les maigres indices dont elle disposait. Armée de la photo récupérée dans le portefeuille de Fred, elle passa des heures à scruter les réseaux sociaux. Ses efforts finirent par payer. En croisant les données, elle découvrit une réalité bien sombre : la véritable Caroline était actuellement incarcérée dans une prison pour femmes, condamnée à une lourde peine pour détention de stupéfiants, arnaques et diverses fraudes financières.
Pour s'imprégner de sa cible, Shirine devait pénétrer dans son univers. Elle se rendit à la dernière adresse connue de Caroline, un appartement situé dans un quartier populaire. Avant de frapper, elle modifia ses traits pour prendre l’apparence de Laetitia, la meilleure amie de Caroline, qu’elle avait identifiée sur plusieurs photos Facebook.
Elle monta les escaliers et frappa à la porte du propriétaire de l'immeuble, un homme d'un certain âge au regard méfiant, qui l'accueillit en grognant.
— Bonjour monsieur, dit Shirine d'une voix polie et assurée. Je suis Laetitia, la meilleure amie de Caroline. Je viens récupérer quelques affaires pour elle et m'occuper de ses plantes durant son absence.
Le propriétaire croisa les bras, la toisant des pieds à la tête avec une hostilité non dissimulée.
— Ah, parce qu'elle a encore des amies, celle-là ? Ça fait des mois qu'on ne la voit plus traîner dans le coin. Elle est passée où encore ? Elle est partie en cavale ou quoi ?
— Elle... elle est en voyage à l'étranger pour son travail, improvisa Shirine. C'est assez soudain, mais elle va s'absenter un long moment.
L'homme laissa échapper un rire sec et méprisant.
— Son travail ? Laissez-moi rire. Je me fous de savoir où elle traîne sa carcasse, mais il y a un problème beaucoup plus urgent. Votre copine a trois mois de loyers en retard. Trois mois ! Alors écoutez-moi bien, « Laetitia » : si je n'ai pas l'argent d'ici la fin de la semaine, je change les serrures et je vire toutes ses affaires directement à la poubelle. Je n'ai pas de temps à perdre avec des clochardes de son genre !
Shirine garda son sang-froid, masquant sa colère face à la brutalité de l'homme.
— Je comprends votre frustration, monsieur. Laissez-moi entrer pour faire le tri. Je vais voir ce que je peux faire pour régulariser sa situation au plus vite.
Le propriétaire grommela quelques insultes dans sa barbe, fouilla dans ses poches et lui jeta la clé de l'appartement au visage.
— Vous avez jusqu'à samedi. Pas un jour de plus !
Une fois seule dans l'appartement poussiéreux, Shirine commença ses fouilles. Elle finit par découvrir le téléphone portable de Caroline, dissimulé au fond d'un tiroir du salon — l'appareil ayant été laissé derrière elle car interdit en milieu carcéral. Pour le déverrouiller, la créature fit glisser les traits de son visage pour adopter l'apparence exacte de Caroline. Le capteur de reconnaissance faciale s'activa instantanément, libérant l'accès aux données.
Shirine passa au peigne fin tout le contenu de l'appareil. En lisant l’historique des SMS échangés entre Fred et Caroline, elle reconstitua l'intégralité de leur parcours, des premiers flirts jusqu'aux derniers instants partagés. Elle découvrit les ultimes messages envoyés par Fred, mort d’inquiétude, qui continuait d'écrire des mots d’amour déchirants à un numéro qui ne répondait plus, ignorant tout de l’incarcération de sa compagne. En lisant ces déclarations d'une pureté absolue, Shirine fut profondément touchée, mais elle ressentit également une forme de jalousie féroce et inédite vis-à-vis de la prisonnière. Elle se jura alors qu'elle ferait tout pour offrir à Fred le bonheur qu'il méritait, en devenant la femme parfaite qu’il avait toujours rêvé de trouver en Caroline.
En fouillant ensuite la salle de bains, Shirine repéra une dalle mal ajustée derrière le meuble sous le lavabo. En la retirant, elle découvrit une cachette secrète. À l'intérieur se trouvaient regroupés les secrets les plus intimes de la délinquante : une liasse de billets de banque, un sachet de drogue et, tout au fond, le journal intime de Caroline.
En feuilletant ce carnet, Shirine découvrit l'envers du décor. Caroline y décrivait froidement toute la mécanique de son arnaque financière, détaillant comment elle avait manipulé Fred et abusé de sa gentillesse et de son bon cœur. Shirine fut profondément scandalisée par le cynisme de cette femme. Prise d'un élan de colère protectrice envers l'homme qu'elle aimait, elle jeta sans hésiter le sachet de drogue dans les toilettes et tira la chasse, avant d'empocher la liasse de billets pour rembourser plus tard le propriétaire et financer la suite de ses opérations. Sans perdre de temps, elle mémorisa chaque date, chaque anecdote, chaque lieu de rencontre évoqué dans le carnet pour s'approprier ce passé fictif.
Déterminée à ne rien laisser au hasard, Shirine s'empara d'une valise. Elle y rangea les vêtements que Caroline portait sur ses photos de couple avec Fred, ses papiers d'identité officiels, ses cosmétiques et ses albums photos personnels.
Elle quitta définitivement le logement et utilisa la carte d'identité de sa rivale pour louer une chambre dans un hôtel discret. C'est là, entre quatre murs anonymes, que Shirine passa le reste de la journée à répéter son rôle. Elle s'entraîna devant le miroir à reproduire la démarche de Caroline, l'inclinaison de sa tête, ses expressions faciales et ses tics de langage. Elle apprit notamment que Caroline avait l'habitude d'appeler Fred « Chouchou ».
En relisant le journal intime qu'elle apprenait désormais par cœur, Shirine ressentit un agacement grandissant en voyant à quel point la délinquante se moquait ouvertement des sentiments sincères de Fred. Pour la créature, cette métamorphose représentait son ultime chance de sauver son peuple. Elle devait fusionner totalement avec l'identité de Caroline pour reconquérir un Fred qui se montrerait inévitablement méfiant et blessé au début. Mais Shirine en était intimement convaincue : face à la femme sincère, aimante et dévouée qu'elle s'apprêtait à de venir, l'ingénieur ne pourrait que capituler.
Pour s'imprégner de sa cible, Shirine devait pénétrer dans son univers. Elle se rendit à la dernière adresse connue de Caroline, un appartement situé dans un quartier populaire. Avant de frapper, elle modifia ses traits pour prendre l’apparence de Laetitia, la meilleure amie de Caroline, qu’elle avait identifiée sur plusieurs photos Facebook.
Elle monta les escaliers et frappa à la porte du propriétaire de l'immeuble, un homme d'un certain âge au regard méfiant, qui l'accueillit en grognant.
— Bonjour monsieur, dit Shirine d'une voix polie et assurée. Je suis Laetitia, la meilleure amie de Caroline. Je viens récupérer quelques affaires pour elle et m'occuper de ses plantes durant son absence.
Le propriétaire croisa les bras, la toisant des pieds à la tête avec une hostilité non dissimulée.
— Ah, parce qu'elle a encore des amies, celle-là ? Ça fait des mois qu'on ne la voit plus traîner dans le coin. Elle est passée où encore ? Elle est partie en cavale ou quoi ?
— Elle... elle est en voyage à l'étranger pour son travail, improvisa Shirine. C'est assez soudain, mais elle va s'absenter un long moment.
L'homme laissa échapper un rire sec et méprisant.
— Son travail ? Laissez-moi rire. Je me fous de savoir où elle traîne sa carcasse, mais il y a un problème beaucoup plus urgent. Votre copine a trois mois de loyers en retard. Trois mois ! Alors écoutez-moi bien, « Laetitia » : si je n'ai pas l'argent d'ici la fin de la semaine, je change les serrures et je vire toutes ses affaires directement à la poubelle. Je n'ai pas de temps à perdre avec des clochardes de son genre !
Shirine garda son sang-froid, masquant sa colère face à la brutalité de l'homme.
— Je comprends votre frustration, monsieur. Laissez-moi entrer pour faire le tri. Je vais voir ce que je peux faire pour régulariser sa situation au plus vite.
Le propriétaire grommela quelques insultes dans sa barbe, fouilla dans ses poches et lui jeta la clé de l'appartement au visage.
— Vous avez jusqu'à samedi. Pas un jour de plus !
Une fois seule dans l'appartement poussiéreux, Shirine commença ses fouilles. Elle finit par découvrir le téléphone portable de Caroline, dissimulé au fond d'un tiroir du salon — l'appareil ayant été laissé derrière elle car interdit en milieu carcéral. Pour le déverrouiller, la créature fit glisser les traits de son visage pour adopter l'apparence exacte de Caroline. Le capteur de reconnaissance faciale s'activa instantanément, libérant l'accès aux données.
Shirine passa au peigne fin tout le contenu de l'appareil. En lisant l’historique des SMS échangés entre Fred et Caroline, elle reconstitua l'intégralité de leur parcours, des premiers flirts jusqu'aux derniers instants partagés. Elle découvrit les ultimes messages envoyés par Fred, mort d’inquiétude, qui continuait d'écrire des mots d’amour déchirants à un numéro qui ne répondait plus, ignorant tout de l’incarcération de sa compagne. En lisant ces déclarations d'une pureté absolue, Shirine fut profondément touchée, mais elle ressentit également une forme de jalousie féroce et inédite vis-à-vis de la prisonnière. Elle se jura alors qu'elle ferait tout pour offrir à Fred le bonheur qu'il méritait, en devenant la femme parfaite qu’il avait toujours rêvé de trouver en Caroline.
En fouillant ensuite la salle de bains, Shirine repéra une dalle mal ajustée derrière le meuble sous le lavabo. En la retirant, elle découvrit une cachette secrète. À l'intérieur se trouvaient regroupés les secrets les plus intimes de la délinquante : une liasse de billets de banque, un sachet de drogue et, tout au fond, le journal intime de Caroline.
En feuilletant ce carnet, Shirine découvrit l'envers du décor. Caroline y décrivait froidement toute la mécanique de son arnaque financière, détaillant comment elle avait manipulé Fred et abusé de sa gentillesse et de son bon cœur. Shirine fut profondément scandalisée par le cynisme de cette femme. Prise d'un élan de colère protectrice envers l'homme qu'elle aimait, elle jeta sans hésiter le sachet de drogue dans les toilettes et tira la chasse, avant d'empocher la liasse de billets pour rembourser plus tard le propriétaire et financer la suite de ses opérations. Sans perdre de temps, elle mémorisa chaque date, chaque anecdote, chaque lieu de rencontre évoqué dans le carnet pour s'approprier ce passé fictif.
Déterminée à ne rien laisser au hasard, Shirine s'empara d'une valise. Elle y rangea les vêtements que Caroline portait sur ses photos de couple avec Fred, ses papiers d'identité officiels, ses cosmétiques et ses albums photos personnels.
Elle quitta définitivement le logement et utilisa la carte d'identité de sa rivale pour louer une chambre dans un hôtel discret. C'est là, entre quatre murs anonymes, que Shirine passa le reste de la journée à répéter son rôle. Elle s'entraîna devant le miroir à reproduire la démarche de Caroline, l'inclinaison de sa tête, ses expressions faciales et ses tics de langage. Elle apprit notamment que Caroline avait l'habitude d'appeler Fred « Chouchou ».
En relisant le journal intime qu'elle apprenait désormais par cœur, Shirine ressentit un agacement grandissant en voyant à quel point la délinquante se moquait ouvertement des sentiments sincères de Fred. Pour la créature, cette métamorphose représentait son ultime chance de sauver son peuple. Elle devait fusionner totalement avec l'identité de Caroline pour reconquérir un Fred qui se montrerait inévitablement méfiant et blessé au début. Mais Shirine en était intimement convaincue : face à la femme sincère, aimante et dévouée qu'elle s'apprêtait à de venir, l'ingénieur ne pourrait que capituler.
Chapitre 18
Le retour de l'absente
Le plan de Shirine entra dans sa phase active dès le lendemain. Glissée dans la peau de Caroline, vêtue des habits simples qu'elle lui avait dérobés, elle provoqua une rencontre prétendument fortuite sur le trajet de Fred vers son travail. Elle s'était postée près d'un carrefour qu'il empruntait chaque matin, feignant d'errer, l'air perdu, désœuvrée et visiblement triste.
Lorsque le regard de Fred croisa le sien, le grand ingénieur se figea, le souffle coupé. Durant les premières secondes, une méfiance bien légitime se peignit sur son visage. Mais l'amour qu'il lui portait balaya bien vite ses défenses. En la voyant si vulnérable, sans ressources apparentes, Fred s'approcha, le cœur battant à tout rompre. Submergé par le bonheur inespéré de la retrouver, il proposa immédiatement de lui apporter une aide financière.
Dans un élan d'une force immense, il enlaça Shirine de ses grands bras, la serrant contre lui comme si elle risquait de s'évaporer à nouveau. Shirine se laissa contre son torse, savourant la chaleur de son étreinte, mais lorsque Fred tenta de l'embrasser, elle tourna doucement la tête, refusant d'aller aussi vite. Elle devait jouer la carte de la femme brisée, digne mais pudique.
Complètement bouleversé, Fred sortit son téléphone et appela son travail pour poser un congé d'urgence pour le reste de la journée. Il ne pouvait pas la laisser repartir.
S'asseyant sur un banc public, Shirine commença à dérouler son histoire. Elle n'évoqua évidemment pas la prison. À la place, elle lui fit croire qu'elle s'était isolée pour tenter de reconstruire sa vie seule, sans combines, sans fraudes et sans arnaques.
— J'ai voulu changer, Chouchou... murmura-t-elle en utilisant son surnom intime, ce qui fit tressaillir Fred d'émotion. J'ai tout arrêté. La drogue, les cigarettes, l'alcool... Je veux repartir de zéro. Mais je ne sais pas si j'aurai la force d'y arriver seule. Je n'ai plus personne pour m'aider.
Fred lui prit les mains, les yeux brillants de larmes.
— Tu m'as moi, Caroline. Je t'aime infiniment. Je suis prêt à tout, absolument tout, pour t'aider à t'en sortir. Tu n'es plus seule.
Shirine désigna alors le petit sac à dos qu'elle avait apporté avec elle, contenant le strict minimum de ses affaires.
— Le problème, c'est que je n'ai même plus de logement…
Sans une seconde d'hésitation, Fred saisit l'opportunité :
— Viens vivre chez moi. Ma maison est la tienne. S'il te plaît, accepte.
Shirine fit mine d'hésiter, baissant les yeux avec une gêne feinte, avant d'acquiescer doucement.
Lorsqu'ils passèrent la porte de l'appartement de l'ingénieur, Shirine joua son rôle à la perfection, feignant de découvrir les lieux pour la première fois, alors qu'elle en avait déjà fouillé les moindres recoins sous l'apparence d'Angelina Jolie. Fred, enthousiasmé et désireux de la traiter comme une reine, insista immédiatement pour lui céder sa propre chambre, dotée d'un lit beaucoup plus grand et confortable.
— C'est trop, Fred, je ne peux pas accepter... murmura-t-elle.
— C'est non négociable, sourit-il chaleureusement.
Prétextant avoir dormi dans la rue ces derniers jours et être morte d'épuisement, Shirine s'allongea sous les draps. Fred s'installa sur le canapé du salon pour la nuit, la laissant se reposer. Derrière la porte close, la créature fit semblant de dormir profondément, le cœur étrangement apaisé par la présence protectrice de cet homme à quelques mètres d'elle.
Le lendemain matin, à son réveil, Shirine découvrit une délicieuse surprise. Fred lui avait préparé un solide petit déjeuner : des croissants chauds achetés à la boulangerie du coin, un café fumant et un verre de jus d'orange frais. Shirine se régala, profondément touchée par tant de prévenance et d'attention gratuite, des concepts totalement absents de sa planète d'origine.
Fred dut finalement partir travailler, non sans une pointe d'inquiétude à l'idée de la laisser seule. Tout au long de la journée, il lui envoya de petits SMS attentionnés pour s'assurer que tout allait bien. Ce que Fred ignorait, c'est que Shirine, grâce à ses facultés technologiques avancées, avait détecté la présence de la petite caméra de surveillance discrètement installée dans la cuisine. Elle savait qu'il l'observait durant ses pauses. Pour le rassurer, elle veilla à rester tranquillement dans l'appartement, s'occupant sagement. En constatant que sa Caroline restait au calme chez lui, Fred ressentit un immense soulagement et n'eut plus qu'une hâte : rentrer au plus vite.
À son retour du bureau, Fred affichait un large sourire.
— Ce soir, on sort, annonça-t-il. Cinéma et restaurant. Qu'est-ce que tu en dis ?
Shirine accepta avec joie. Ce fut une soirée magnifique. attablée face à lui dans un petit bistrot chaleureux, elle se sentait littéralement déshabillée par le regard de Fred — non pas d'un désir vulgaire, mais d'un regard empreint d'une admiration et d'un amour infinis. Il n'arrêtait pas de la contempler, suspendu à ses lèvres. Pour la première fois, Shirine se sentit pleinement et sincèrement aimée pour ce qu'elle projetait d'être.
Sur le chemin du retour, alors qu'ils marchaient côte à côte sous les lampadaires de la ville, Shirine se tourna vers lui.
— Merci pour tout, Fred. Vraiment.
D'un mouvement naturel, elle glissa sa main dans la sienne. Fred tressaillit de bonheur. Il serra ses doigts très fort, s'arrêta sous la lumière dorée d'un réverbère, et la regarda droit dans les yeux.
— Je t'aime, Caroline.
Shirine crut fondre sur place. À cet instant précis, la barrière de sa mission s'effondra. Portée par un réflexe purement humain, sentant cette vérité vibrer au plus profond de son être, elle lui répondit dans un souffle qui venait du cœur :
— Je t'aime aussi, Fred.
Lorsque le regard de Fred croisa le sien, le grand ingénieur se figea, le souffle coupé. Durant les premières secondes, une méfiance bien légitime se peignit sur son visage. Mais l'amour qu'il lui portait balaya bien vite ses défenses. En la voyant si vulnérable, sans ressources apparentes, Fred s'approcha, le cœur battant à tout rompre. Submergé par le bonheur inespéré de la retrouver, il proposa immédiatement de lui apporter une aide financière.
Dans un élan d'une force immense, il enlaça Shirine de ses grands bras, la serrant contre lui comme si elle risquait de s'évaporer à nouveau. Shirine se laissa contre son torse, savourant la chaleur de son étreinte, mais lorsque Fred tenta de l'embrasser, elle tourna doucement la tête, refusant d'aller aussi vite. Elle devait jouer la carte de la femme brisée, digne mais pudique.
Complètement bouleversé, Fred sortit son téléphone et appela son travail pour poser un congé d'urgence pour le reste de la journée. Il ne pouvait pas la laisser repartir.
S'asseyant sur un banc public, Shirine commença à dérouler son histoire. Elle n'évoqua évidemment pas la prison. À la place, elle lui fit croire qu'elle s'était isolée pour tenter de reconstruire sa vie seule, sans combines, sans fraudes et sans arnaques.
— J'ai voulu changer, Chouchou... murmura-t-elle en utilisant son surnom intime, ce qui fit tressaillir Fred d'émotion. J'ai tout arrêté. La drogue, les cigarettes, l'alcool... Je veux repartir de zéro. Mais je ne sais pas si j'aurai la force d'y arriver seule. Je n'ai plus personne pour m'aider.
Fred lui prit les mains, les yeux brillants de larmes.
— Tu m'as moi, Caroline. Je t'aime infiniment. Je suis prêt à tout, absolument tout, pour t'aider à t'en sortir. Tu n'es plus seule.
Shirine désigna alors le petit sac à dos qu'elle avait apporté avec elle, contenant le strict minimum de ses affaires.
— Le problème, c'est que je n'ai même plus de logement…
Sans une seconde d'hésitation, Fred saisit l'opportunité :
— Viens vivre chez moi. Ma maison est la tienne. S'il te plaît, accepte.
Shirine fit mine d'hésiter, baissant les yeux avec une gêne feinte, avant d'acquiescer doucement.
Lorsqu'ils passèrent la porte de l'appartement de l'ingénieur, Shirine joua son rôle à la perfection, feignant de découvrir les lieux pour la première fois, alors qu'elle en avait déjà fouillé les moindres recoins sous l'apparence d'Angelina Jolie. Fred, enthousiasmé et désireux de la traiter comme une reine, insista immédiatement pour lui céder sa propre chambre, dotée d'un lit beaucoup plus grand et confortable.
— C'est trop, Fred, je ne peux pas accepter... murmura-t-elle.
— C'est non négociable, sourit-il chaleureusement.
Prétextant avoir dormi dans la rue ces derniers jours et être morte d'épuisement, Shirine s'allongea sous les draps. Fred s'installa sur le canapé du salon pour la nuit, la laissant se reposer. Derrière la porte close, la créature fit semblant de dormir profondément, le cœur étrangement apaisé par la présence protectrice de cet homme à quelques mètres d'elle.
Le lendemain matin, à son réveil, Shirine découvrit une délicieuse surprise. Fred lui avait préparé un solide petit déjeuner : des croissants chauds achetés à la boulangerie du coin, un café fumant et un verre de jus d'orange frais. Shirine se régala, profondément touchée par tant de prévenance et d'attention gratuite, des concepts totalement absents de sa planète d'origine.
Fred dut finalement partir travailler, non sans une pointe d'inquiétude à l'idée de la laisser seule. Tout au long de la journée, il lui envoya de petits SMS attentionnés pour s'assurer que tout allait bien. Ce que Fred ignorait, c'est que Shirine, grâce à ses facultés technologiques avancées, avait détecté la présence de la petite caméra de surveillance discrètement installée dans la cuisine. Elle savait qu'il l'observait durant ses pauses. Pour le rassurer, elle veilla à rester tranquillement dans l'appartement, s'occupant sagement. En constatant que sa Caroline restait au calme chez lui, Fred ressentit un immense soulagement et n'eut plus qu'une hâte : rentrer au plus vite.
À son retour du bureau, Fred affichait un large sourire.
— Ce soir, on sort, annonça-t-il. Cinéma et restaurant. Qu'est-ce que tu en dis ?
Shirine accepta avec joie. Ce fut une soirée magnifique. attablée face à lui dans un petit bistrot chaleureux, elle se sentait littéralement déshabillée par le regard de Fred — non pas d'un désir vulgaire, mais d'un regard empreint d'une admiration et d'un amour infinis. Il n'arrêtait pas de la contempler, suspendu à ses lèvres. Pour la première fois, Shirine se sentit pleinement et sincèrement aimée pour ce qu'elle projetait d'être.
Sur le chemin du retour, alors qu'ils marchaient côte à côte sous les lampadaires de la ville, Shirine se tourna vers lui.
— Merci pour tout, Fred. Vraiment.
D'un mouvement naturel, elle glissa sa main dans la sienne. Fred tressaillit de bonheur. Il serra ses doigts très fort, s'arrêta sous la lumière dorée d'un réverbère, et la regarda droit dans les yeux.
— Je t'aime, Caroline.
Shirine crut fondre sur place. À cet instant précis, la barrière de sa mission s'effondra. Portée par un réflexe purement humain, sentant cette vérité vibrer au plus profond de son être, elle lui répondit dans un souffle qui venait du cœur :
— Je t'aime aussi, Fred.
Chapitre 19
La fusion des âmes
Les jours suivants s'écoulèrent dans une douceur presque irréelle. Fred et Shirine devinrent inséparables, réapprenant à s'apprivoiser au rythme des battements de cœur d'une vie partagée. Parfois, Shirine venait le rejoindre directement à la sortie de son travail chez Télécom. Ils s'échappaient alors du tumulte urbain pour aller flâner de longues heures durant dans les allées calmes d'un parc des environs, marchant main dans la main sous la fraîcheur des arbres.
Lorsqu'ils faisaient les courses ensemble pour le dîner, Shirine constata à quel point Fred connaissait Caroline par cœur. Il devançait ses moindres désirs, sélectionnant ses plats favoris, se souvenant de ses moindres goûts culinaires et de ses petites habitudes de consommation. Pour ne commettre aucun impair, la créature s'appuyait intensément sur ses facultés d'analyse. Elle avait relevé chacun des tics de langage de Caroline, l'intonation exacte de sa voix et la fluidité de ses gestes. Elle parvenait désormais à l'imiter avec une telle perfection que Fred n'avait pas le moindre doute : pour lui, sa Caroline était bel et bien revenue, transfigurée par une volonté nouvelle de rédemption.
Pendant toute cette période, Shirine continua de dormir dans la grande chambre. Fidèle à ses principes et soucieux de ne pas brusquer celle qu'il croyait en reconstruction, Fred respecta scrupuleusement son intimité. Il ne se montra jamais entreprenant, se contentant de l'écouter parler pendant des heures, fasciné par la profondeur nouvelle qui émanait de sa compagne.
Puis, un soir, Shirine décida de provoquer le destin. Elle attendit que Fred soit confortablement installé dans le lit de la seconde chambre pour le rejoindre dans l'obscurité. Elle se glissa silencieusement dans la pièce et murmura d'une voix tremblante qu'elle venait de faire un terrible cauchemar, hantée par les fantômes de son passé de délinquante.
— S'il te plaît, Chouchou... Je peux dormir à côté de toi juste pour cette nuit ? J'ai besoin de me sentir protégée…
Intimidé mais profondément ému par sa vulnérabilité, Fred accepta aussitôt et s'écarta pour lui faire une place. Shirine se blottit contre son large torse, s'enveloppant de sa chaleur. Fred passa un bras protecteur autour de ses épaules, se contentant d'abord de la border et de veiller sur elle dans le silence de la nuit.
Après un long moment d'un calme absolu, Shirine redressa la tête et plongea son regard de métamorphe droit dans ses yeux. À cette proximité, elle capta immédiatement les signaux biologiques de l'ingénieur : son rythme cardiaque s'accéléra brusquement et son excitation augmenta à vive allure. Dans la pénombre, elle vit Fred rougir, visiblement gêné d'être ainsi trahi par ses propres sens.
Shirine laissa échapper un petit rire doux, dénué de toute moquerie.
— C'est flatteur, tu sais... et tout à fait compréhensible, murmura-t-elle à son oreille.
Elle se rappelait précisément des confessions lues dans le journal intime, où Fred lui avait avoué à quel point il était puissamment attiré par elle. Sans lui laisser le temps de s'excuser, Shirine scella leurs lèvres. Elle l'embrassa avec toute la force, l'ardeur et l'amour sincère qu'elle lui portait désormais. Fred répondit à son baiser, balayant ses dernières retenues pour s'abandonner à une passion qu'il croyait perdue à jamais.
Leur union physique fut d'une intensité inégalée. Contrairement aux tentatives précédentes, ce n'était plus un simple fantasme charnel ou un baiser volé : c'était une fusion totale, dictée par un amour authentique et partagé. Shirine ressentit chaque parcelle de la tendresse et de la dévotion de Fred à son égard.
Au cœur de cette étreinte, contrôlant sa propre biologie de A à Z, la créature activa le protocole d'hybridation. Elle laissa la fécondation opérer au sein de ses cellules souches hautement adaptatives. D'une simple impulsion mentale, elle définit et orienta le profil génétique de l'embryon : ce serait un garçon, un reproducteur fort, destiné à assurer l'avenir et la pérennité de son peuple.
Ils firent l'amour ainsi à trois reprises au cours de cette nuit mémorable. Au petit matin, Fred s'endormit enfin, un immense sourire dessiné sur les lèvres. Shirine resta éveillée contre lui, savourant sa victoire mais ressentant un bonheur profondément humain. Discrètement, elle posa sa main sur son ventre encore plat. À l'intérieur, la vie venait de s'éveiller. L'enfant de leur amour était conçu. Sa mission la plus cruciale était accomplie, et Fred ignorait encore qu'il s'apprêtait à devenir père.
Lorsqu'ils faisaient les courses ensemble pour le dîner, Shirine constata à quel point Fred connaissait Caroline par cœur. Il devançait ses moindres désirs, sélectionnant ses plats favoris, se souvenant de ses moindres goûts culinaires et de ses petites habitudes de consommation. Pour ne commettre aucun impair, la créature s'appuyait intensément sur ses facultés d'analyse. Elle avait relevé chacun des tics de langage de Caroline, l'intonation exacte de sa voix et la fluidité de ses gestes. Elle parvenait désormais à l'imiter avec une telle perfection que Fred n'avait pas le moindre doute : pour lui, sa Caroline était bel et bien revenue, transfigurée par une volonté nouvelle de rédemption.
Pendant toute cette période, Shirine continua de dormir dans la grande chambre. Fidèle à ses principes et soucieux de ne pas brusquer celle qu'il croyait en reconstruction, Fred respecta scrupuleusement son intimité. Il ne se montra jamais entreprenant, se contentant de l'écouter parler pendant des heures, fasciné par la profondeur nouvelle qui émanait de sa compagne.
Puis, un soir, Shirine décida de provoquer le destin. Elle attendit que Fred soit confortablement installé dans le lit de la seconde chambre pour le rejoindre dans l'obscurité. Elle se glissa silencieusement dans la pièce et murmura d'une voix tremblante qu'elle venait de faire un terrible cauchemar, hantée par les fantômes de son passé de délinquante.
— S'il te plaît, Chouchou... Je peux dormir à côté de toi juste pour cette nuit ? J'ai besoin de me sentir protégée…
Intimidé mais profondément ému par sa vulnérabilité, Fred accepta aussitôt et s'écarta pour lui faire une place. Shirine se blottit contre son large torse, s'enveloppant de sa chaleur. Fred passa un bras protecteur autour de ses épaules, se contentant d'abord de la border et de veiller sur elle dans le silence de la nuit.
Après un long moment d'un calme absolu, Shirine redressa la tête et plongea son regard de métamorphe droit dans ses yeux. À cette proximité, elle capta immédiatement les signaux biologiques de l'ingénieur : son rythme cardiaque s'accéléra brusquement et son excitation augmenta à vive allure. Dans la pénombre, elle vit Fred rougir, visiblement gêné d'être ainsi trahi par ses propres sens.
Shirine laissa échapper un petit rire doux, dénué de toute moquerie.
— C'est flatteur, tu sais... et tout à fait compréhensible, murmura-t-elle à son oreille.
Elle se rappelait précisément des confessions lues dans le journal intime, où Fred lui avait avoué à quel point il était puissamment attiré par elle. Sans lui laisser le temps de s'excuser, Shirine scella leurs lèvres. Elle l'embrassa avec toute la force, l'ardeur et l'amour sincère qu'elle lui portait désormais. Fred répondit à son baiser, balayant ses dernières retenues pour s'abandonner à une passion qu'il croyait perdue à jamais.
Leur union physique fut d'une intensité inégalée. Contrairement aux tentatives précédentes, ce n'était plus un simple fantasme charnel ou un baiser volé : c'était une fusion totale, dictée par un amour authentique et partagé. Shirine ressentit chaque parcelle de la tendresse et de la dévotion de Fred à son égard.
Au cœur de cette étreinte, contrôlant sa propre biologie de A à Z, la créature activa le protocole d'hybridation. Elle laissa la fécondation opérer au sein de ses cellules souches hautement adaptatives. D'une simple impulsion mentale, elle définit et orienta le profil génétique de l'embryon : ce serait un garçon, un reproducteur fort, destiné à assurer l'avenir et la pérennité de son peuple.
Ils firent l'amour ainsi à trois reprises au cours de cette nuit mémorable. Au petit matin, Fred s'endormit enfin, un immense sourire dessiné sur les lèvres. Shirine resta éveillée contre lui, savourant sa victoire mais ressentant un bonheur profondément humain. Discrètement, elle posa sa main sur son ventre encore plat. À l'intérieur, la vie venait de s'éveiller. L'enfant de leur amour était conçu. Sa mission la plus cruciale était accomplie, et Fred ignorait encore qu'il s'apprêtait à devenir père.
Chapitre 20
Le poids du devoir
Neuf mois s'étaient écoulés, marqués par une attente fébrile et une complicité sans cesse grandissante. Dans l'intimité chaleureuse de leur foyer, Shirine donna naissance à un petit garçon qu'ils prénommèrent Adam. En découvrant le visage de son fils, Fred fut au comble du bonheur, les yeux brillants de larmes de joie. Durant sa grossesse, il avait enfin présenté « Caroline » à ses parents. Ces derniers s'étaient d'abord montrés très craintifs pour leur fils unique, gardant en mémoire la façon dont cette femme l'avait cruellement manipulé par le passé. Cependant, de voir Caroline transformée, sincère et portant la vie de leur fils avait fini par balayer leurs doutes, les rassurant pleinement sur l'avenir de leur couple.
Peu de temps après la naissance d'Adam, emporté par cet élan de bonheur familial, Fred commença à formuler des demandes en mariage de plus en plus pressantes. Bien que le cœur de Shirine hurlât oui, sa raison lui dictait un non catégorique. La créature redoutait plus que tout les démarches administratives rigoureuses qu'exigeait une union civile à la mairie ; la moindre vérification d'identité risquait de révéler que la véritable Caroline purgeait actuellement une peine dans une prison pour femmes. Pour pallier la déception de Fred, qui rêvait d'une belle cérémonie à l'église, Shirine lui proposa une alternative :
— Chouchou, si nous faisions plutôt un PACS ? C’est un engagement tout aussi fort pour nous et pour notre fils.
Fred, bien que déçu dans ses idéaux de grand romantique, accepta chaleureusement cette proposition, n'y voyant qu'une preuve supplémentaire de son attachement.
Leur quotidien paisible fut pourtant brisé par un coup de téléphone inattendu : l'annonce de la visite de Monique, la mère de Caroline. Shirine fut prise d'une panique totale, terrifiée à l'idée que la véritable mère biologique ne refasse surface et ne détruise instantanément son imposture. Le jour de la rencontre, profitant d'un instant où Fred s'était absenté pour aller chercher le petit Adam dans sa chambre, Shirine se retrouva seule dans le salon avec cette femme d'âge mûr.
C'est alors que l'expression de Monique changea du tout au tout. Son regard se fit vide, presque métallique.
— Ta mission est un succès, Shirine, dit-elle d'une voix dépourvue de toute chaleur humaine.
Shirine comprit aussitôt. Monique n'était pas la mère de Caroline : elle était une représentante de son propre peuple, une métamorphe nommée Shara qui avait pris les traits de la vieille femme pour remonter sa piste après un an de silence. Shara inspecta le logement d'un œil clinique, visiblement satisfaite du résultat génétique de l'hybridation.
Prise d'une sourde angoisse à l'idée d'être arrachée à cette vie, Shirine tenta de négocier :
— Shara, je t'en prie... Laisse-moi rester encore sur Terre. Je dois parfaire l'éducation d'Adam en présence de son père. Les humains ont besoin de cette structure pour se développer de manière optimale.
Shara parut hésiter, analysant froidement la requête. Mais le retour de Fred dans la pièce, Adam endormi dans ses bras, les contraignit à interrompre leur discussion. Au cours de la soirée, en observant les interactions du couple, Shara nota un changement troublant chez Shirine. Lorsqu'elle comprit que sa compatriote attendait déjà un second enfant et qu'elle fit face à la démonstration évidente des sentiments passionnés de Shirine envers Fred, la froide émissaire fut prise d'une profonde incompréhension. Pour son espèce, l'amour était une anomalie, une maladie humaine contagieuse et dangereuse.
— Tu as perdu la raison, Shirine, lui murmura Shara à l'écart avant de partir. Cet attachement te détruit. Je t'ordonne de préparer ton retour immédiat. Notre peuple n'a que faire de vos sentiments.
Cette sentence glaça le sang de Shirine et la plongea dans une profonde détresse. Tiraillée entre son amour pour Fred et la peur des représailles de son peuple sur sa nouvelle famille, elle prit une décision radicale. Le lendemain matin, profitant de l'absence de Fred parti travailler, elle prépara une valise à la hâte et s'éloigna, emportant Adam avec elle. Elle avait besoin de s'isoler pour réfléchir, loin de la présence étouffante de Shara et de la douceur de Fred qui affaiblissait sa résolution.
Shirine loua une chambre d'hôtel anonyme à l'autre bout de la ville. Ce soudain retour à la solitude et la pression de sa mission rendirent à nouveau son tempérament un peu glacial, altérant la douceur qu'elle avait acquise ces derniers mois.
Pourtant, il ne fallut que quelques jours pour que l'absence de Fred ne devienne insupportable. La complicité qu'ils avaient bâtie et, par-dessus tout, l'amour immense qu'elle lui portait s'étaient ancrés trop profondément en elle pour être effacés d'un simple revers de manche. De plus, elle constata qu'Adam refusait de s'alimenter correctement et semblait profondément triste ; le regard d'ordinaire si vif du bébé trahissait un manque cruel, celui de son père.
Inquiète pour l'homme qu'elle avait laissé derrière elle et incapable de rester totalement coupée de lui, Shirine prit la décision de retourner discrètement près de leur ancien domicile afin de surveiller Fred à distance et de s'assurer qu'il survivait à ce nouveau traumatisme.
Peu de temps après la naissance d'Adam, emporté par cet élan de bonheur familial, Fred commença à formuler des demandes en mariage de plus en plus pressantes. Bien que le cœur de Shirine hurlât oui, sa raison lui dictait un non catégorique. La créature redoutait plus que tout les démarches administratives rigoureuses qu'exigeait une union civile à la mairie ; la moindre vérification d'identité risquait de révéler que la véritable Caroline purgeait actuellement une peine dans une prison pour femmes. Pour pallier la déception de Fred, qui rêvait d'une belle cérémonie à l'église, Shirine lui proposa une alternative :
— Chouchou, si nous faisions plutôt un PACS ? C’est un engagement tout aussi fort pour nous et pour notre fils.
Fred, bien que déçu dans ses idéaux de grand romantique, accepta chaleureusement cette proposition, n'y voyant qu'une preuve supplémentaire de son attachement.
Leur quotidien paisible fut pourtant brisé par un coup de téléphone inattendu : l'annonce de la visite de Monique, la mère de Caroline. Shirine fut prise d'une panique totale, terrifiée à l'idée que la véritable mère biologique ne refasse surface et ne détruise instantanément son imposture. Le jour de la rencontre, profitant d'un instant où Fred s'était absenté pour aller chercher le petit Adam dans sa chambre, Shirine se retrouva seule dans le salon avec cette femme d'âge mûr.
C'est alors que l'expression de Monique changea du tout au tout. Son regard se fit vide, presque métallique.
— Ta mission est un succès, Shirine, dit-elle d'une voix dépourvue de toute chaleur humaine.
Shirine comprit aussitôt. Monique n'était pas la mère de Caroline : elle était une représentante de son propre peuple, une métamorphe nommée Shara qui avait pris les traits de la vieille femme pour remonter sa piste après un an de silence. Shara inspecta le logement d'un œil clinique, visiblement satisfaite du résultat génétique de l'hybridation.
Prise d'une sourde angoisse à l'idée d'être arrachée à cette vie, Shirine tenta de négocier :
— Shara, je t'en prie... Laisse-moi rester encore sur Terre. Je dois parfaire l'éducation d'Adam en présence de son père. Les humains ont besoin de cette structure pour se développer de manière optimale.
Shara parut hésiter, analysant froidement la requête. Mais le retour de Fred dans la pièce, Adam endormi dans ses bras, les contraignit à interrompre leur discussion. Au cours de la soirée, en observant les interactions du couple, Shara nota un changement troublant chez Shirine. Lorsqu'elle comprit que sa compatriote attendait déjà un second enfant et qu'elle fit face à la démonstration évidente des sentiments passionnés de Shirine envers Fred, la froide émissaire fut prise d'une profonde incompréhension. Pour son espèce, l'amour était une anomalie, une maladie humaine contagieuse et dangereuse.
— Tu as perdu la raison, Shirine, lui murmura Shara à l'écart avant de partir. Cet attachement te détruit. Je t'ordonne de préparer ton retour immédiat. Notre peuple n'a que faire de vos sentiments.
Cette sentence glaça le sang de Shirine et la plongea dans une profonde détresse. Tiraillée entre son amour pour Fred et la peur des représailles de son peuple sur sa nouvelle famille, elle prit une décision radicale. Le lendemain matin, profitant de l'absence de Fred parti travailler, elle prépara une valise à la hâte et s'éloigna, emportant Adam avec elle. Elle avait besoin de s'isoler pour réfléchir, loin de la présence étouffante de Shara et de la douceur de Fred qui affaiblissait sa résolution.
Shirine loua une chambre d'hôtel anonyme à l'autre bout de la ville. Ce soudain retour à la solitude et la pression de sa mission rendirent à nouveau son tempérament un peu glacial, altérant la douceur qu'elle avait acquise ces derniers mois.
Pourtant, il ne fallut que quelques jours pour que l'absence de Fred ne devienne insupportable. La complicité qu'ils avaient bâtie et, par-dessus tout, l'amour immense qu'elle lui portait s'étaient ancrés trop profondément en elle pour être effacés d'un simple revers de manche. De plus, elle constata qu'Adam refusait de s'alimenter correctement et semblait profondément triste ; le regard d'ordinaire si vif du bébé trahissait un manque cruel, celui de son père.
Inquiète pour l'homme qu'elle avait laissé derrière elle et incapable de rester totalement coupée de lui, Shirine prit la décision de retourner discrètement près de leur ancien domicile afin de surveiller Fred à distance et de s'assurer qu'il survivait à ce nouveau traumatisme.
Chapitre 21
Le fil d'ariane
Pendant des jours, Shirine suivit Fred comme une ombre, dissimulée derrière divers visages anonymes pour guetter ses moindres mouvements. Elle fut témoin de sa détresse, mais aussi de sa redoutable intelligence d'ingénieur. Elle le vit retourner au local abandonné de la marabout Gina, tentant de recoller les morceaux de ce puzzle mystique. Plus grave encore, elle assista de loin à sa rencontre avec la véritable mère de Caroline. Cet entretien fit voler en éclats une bonne partie des mensonges de Shirine, révélant à Fred que la femme partageant sa vie n'était pas celle qu'il croyait.
La panique de la créature monta d'un cran lorsqu'elle vit Fred remonter la piste jusqu'au site exact d'atterrissage du vaisseau de Shara. Il avait une piste solide. Shirine le suivit à distance respectable jusqu'à la station-service isolée, celle-là même où tout avait commencé lors de son arrivée sur Terre.
En observant l'ingénieur à travers la vitre de sa voiture, Shirine fut saisie d'une profonde inquiétude. Elle devinait à sa mine affreuse qu'il n'avait pas mangé et qu'il n'avait pas fermé l'œil depuis sa disparition. Son amour pour lui balaya sa prudence. Elle décida d'intervenir. Glissant derrière un camion, elle modifia sa structure moléculaire pour adopter les traits familiers de Samia, sa collègue de bureau.
Elle s'approcha de lui sur le parking de la station. Par chance, Fred était si épuisé et obnubilé par ses recherches qu'il ne parut pas trop surpris de l'étrange présence de Samia dans un lieu aussi reculé. En le rejoignant, Shirine ressentit une vague de bonheur intense : il lui manquait terriblement. Elle comprit qu'elle ne pouvait plus le fuir.
Alors qu'ils commençaient à discuter, Fred lui révéla, presque malgré lui, qu'il suivait un signal GPS précis. Shirine fut sous le choc en comprenant qu'il avait discrètement installé un mouchard dans son téléphone portable. Mais elle ne lui en voulut pas ; elle savait que Fred avait agi par méfiance envers le passé trouble de la vraie Caroline, et non contre elle. En analysant la direction du signal, Shirine réalisa avec stupeur qu'il se dirigeait tout droit vers l'hôtel exact où elle avait trouvé refuge avec Adam.
Lorsqu'ils arrivèrent enfin devant la façade de l'établissement, Shirine, toujours sous les traits de Samia, prit les devants pour éviter que Fred ne gâche tout à la réception.
— Laisse-moi faire, Fred. Reste ici. Je vais aller interroger le gérant à l’accueil, je devrais pouvoir obtenir le numéro de la chambre et même la clé.
Fred, à bout de forces, acquiesça d'un simple hochement de tête. Shirine entra dans le hall. Profitant d'un instant d'inattention, elle prit l'apparence de la standardiste de l'hôtel qui s'apprêtait justement à partir en pause. Shirine se souvenait parfaitement que les occupants de la chambre adjacente à la sienne venaient de libérer les lieux le matin même. Sous son déguisement d'employée, elle glissa la carte magnétique de cette chambre vide dans sa poche, puis ressortit rapidement pour rejoindre Fred après avoir récupéré ses traits de Samia.
— C'est bon, je l'ai, dit-elle en lui montrant la clé. Suis-moi.
Lorsqu'ils poussèrent la porte de la chambre voisine, Fred inspecta la pièce vide. En voyant le désespoir absolu se peindre sur son visage fatigué, en comprenant qu'il pensait être arrivé trop tard, Shirine mesura l'immensité de l'amour que cet homme lui portait. Fred vacilla, au bord du malaise physique, terrassé par l'épuisement et la tristesse.
Shirine savait que le seul remède capable de le sauver à cet instant était de lui rendre sa compagne et son fils. Elle décida qu'il était temps de mettre un point final à cette fuite absurde et de reprendre sa place à ses côtés.
— Tu ne vas vraiment pas bien, Fred, lui dit-elle d'une voix réconfortante, en observant son teint blafard. Tu n'as rien mangé depuis la disparition de Caroline. Reste là, ne bouge pas. Je vais descendre dans le hall pour te chercher quelque chose à grignoter dans le distributeur automatique. Ça te fera remonter ton sucre.
Elle sortit dans le couloir et s'engouffra immédiatement dans la chambre d'à côté, là où le petit Adam l'attendait sagement. En un instant, la structure de Samia s'effaça pour laisser place aux traits de Caroline. C'est à ce moment précis que le téléphone de Caroline, posé sur la table de chevet, se mit à vibrer et à sonner. Elle jeta un coup d'œil à l'écran : l'appel venait de Fred, qui tentait une dernière fois de joindre le numéro de celle qu'il aimait depuis la pièce voisine.
Shirine ne décrocha pas. Elle prit délicatement Adam dans ses bras, serra son fils contre elle, et sortit dans le couloir.
Elle poussa doucement la porte de la chambre où Fred se tenait, le téléphone encore collé à l'oreille, les yeux fixés dans le vide. En entendant le léger gémissement du bébé, l'ingénieur se retourna brusquement. Shirine se tenait sur le seuil, sous l'apparence de Caroline, son fils blotti contre son cœur, lui offrant le plus tendre des sourires.
La panique de la créature monta d'un cran lorsqu'elle vit Fred remonter la piste jusqu'au site exact d'atterrissage du vaisseau de Shara. Il avait une piste solide. Shirine le suivit à distance respectable jusqu'à la station-service isolée, celle-là même où tout avait commencé lors de son arrivée sur Terre.
En observant l'ingénieur à travers la vitre de sa voiture, Shirine fut saisie d'une profonde inquiétude. Elle devinait à sa mine affreuse qu'il n'avait pas mangé et qu'il n'avait pas fermé l'œil depuis sa disparition. Son amour pour lui balaya sa prudence. Elle décida d'intervenir. Glissant derrière un camion, elle modifia sa structure moléculaire pour adopter les traits familiers de Samia, sa collègue de bureau.
Elle s'approcha de lui sur le parking de la station. Par chance, Fred était si épuisé et obnubilé par ses recherches qu'il ne parut pas trop surpris de l'étrange présence de Samia dans un lieu aussi reculé. En le rejoignant, Shirine ressentit une vague de bonheur intense : il lui manquait terriblement. Elle comprit qu'elle ne pouvait plus le fuir.
Alors qu'ils commençaient à discuter, Fred lui révéla, presque malgré lui, qu'il suivait un signal GPS précis. Shirine fut sous le choc en comprenant qu'il avait discrètement installé un mouchard dans son téléphone portable. Mais elle ne lui en voulut pas ; elle savait que Fred avait agi par méfiance envers le passé trouble de la vraie Caroline, et non contre elle. En analysant la direction du signal, Shirine réalisa avec stupeur qu'il se dirigeait tout droit vers l'hôtel exact où elle avait trouvé refuge avec Adam.
Lorsqu'ils arrivèrent enfin devant la façade de l'établissement, Shirine, toujours sous les traits de Samia, prit les devants pour éviter que Fred ne gâche tout à la réception.
— Laisse-moi faire, Fred. Reste ici. Je vais aller interroger le gérant à l’accueil, je devrais pouvoir obtenir le numéro de la chambre et même la clé.
Fred, à bout de forces, acquiesça d'un simple hochement de tête. Shirine entra dans le hall. Profitant d'un instant d'inattention, elle prit l'apparence de la standardiste de l'hôtel qui s'apprêtait justement à partir en pause. Shirine se souvenait parfaitement que les occupants de la chambre adjacente à la sienne venaient de libérer les lieux le matin même. Sous son déguisement d'employée, elle glissa la carte magnétique de cette chambre vide dans sa poche, puis ressortit rapidement pour rejoindre Fred après avoir récupéré ses traits de Samia.
— C'est bon, je l'ai, dit-elle en lui montrant la clé. Suis-moi.
Lorsqu'ils poussèrent la porte de la chambre voisine, Fred inspecta la pièce vide. En voyant le désespoir absolu se peindre sur son visage fatigué, en comprenant qu'il pensait être arrivé trop tard, Shirine mesura l'immensité de l'amour que cet homme lui portait. Fred vacilla, au bord du malaise physique, terrassé par l'épuisement et la tristesse.
Shirine savait que le seul remède capable de le sauver à cet instant était de lui rendre sa compagne et son fils. Elle décida qu'il était temps de mettre un point final à cette fuite absurde et de reprendre sa place à ses côtés.
— Tu ne vas vraiment pas bien, Fred, lui dit-elle d'une voix réconfortante, en observant son teint blafard. Tu n'as rien mangé depuis la disparition de Caroline. Reste là, ne bouge pas. Je vais descendre dans le hall pour te chercher quelque chose à grignoter dans le distributeur automatique. Ça te fera remonter ton sucre.
Elle sortit dans le couloir et s'engouffra immédiatement dans la chambre d'à côté, là où le petit Adam l'attendait sagement. En un instant, la structure de Samia s'effaça pour laisser place aux traits de Caroline. C'est à ce moment précis que le téléphone de Caroline, posé sur la table de chevet, se mit à vibrer et à sonner. Elle jeta un coup d'œil à l'écran : l'appel venait de Fred, qui tentait une dernière fois de joindre le numéro de celle qu'il aimait depuis la pièce voisine.
Shirine ne décrocha pas. Elle prit délicatement Adam dans ses bras, serra son fils contre elle, et sortit dans le couloir.
Elle poussa doucement la porte de la chambre où Fred se tenait, le téléphone encore collé à l'oreille, les yeux fixés dans le vide. En entendant le léger gémissement du bébé, l'ingénieur se retourna brusquement. Shirine se tenait sur le seuil, sous l'apparence de Caroline, son fils blotti contre son cœur, lui offrant le plus tendre des sourires.
Chapitre 22
La révélation et le nouveau monde
Dans la pénombre de la chambre d'hôtel, le silence s'installa, lourd de révélations. Shirine se tenait debout devant le lit, le corps encore tendu par l'effort de sa confession. Face à elle, Fred était assis, serrant fermement mais délicatement le petit Adam contre sa poitrine, comme pour s'ancrer dans la réalité. Shirine venait de lui livrer toute la vérité, sans fard : ses origines, son usurpation de l'identité de Caroline, et la nature de sa mission.
Fred, geek de nature et nourri de science-fiction, possédait une ouverture d'esprit qui flirtait depuis toujours avec la croyance en une vie extraterrestre. Sa première question fusa d'ailleurs avec une curiosité presque enfantine, dénuée de colère :
— Alors... tu es réellement une alien ?
Shirine hocha doucement la tête et lui résuma à nouveau ses origines.
— Oui, Fred. Je suis une extraterrestre, mais plus précisément une hybride, biologiquement adaptée pour m'accoupler avec un Terrien et assurer la survie de mon espèce.
Fred baissa les yeux vers le bébé avant de la fixer à nouveau.
— Et tes sentiments pour moi... Est-ce qu'ils étaient programmés dès le départ ?
— Ma mission l'était, oui, expliqua-t-elle d'une voix douce. Mais au fil du temps, en vivant à tes côtés, j'ai développé ma propre personnalité et des sentiments réels, des émotions que mon peuple ne ressent pas. La base de mon comportement était calquée sur la Caroline que tu as connue, mais derrière ce mensonge d'apparence, j'ai toujours été d'une sincérité absolue avec toi depuis que nous vivons sous le même toit.
Fred plongea son regard dans les yeux d'Adam. L'enfant, d'un calme olympien, fixa son père avec une intensité troublante, comme s'il comprenait la gravité de leurs pensées. Submergée par le remords, Shirine se laissa glisser au sol. Elle se mit à genoux devant Fred, les larmes aux yeux, et murmura :
— Pardonne-moi, Fred... Je t'en prie.
Fred posa doucement Adam sur le lit. Il se pencha vers elle, prit son visage entre ses mains et essuya ses larmes du pouce. Pour la toute première fois, il prononça son véritable nom :
— Shirine…
Il la regarda avec une tendresse infinie.
— Quelle est ta véritable apparence ? À quoi ressembles-tu vraiment ?
Shirine se releva lentement, hésitante.
— Tu es sûr de vouloir le voir ?
Fred hocha la tête, le regard résolu.
Shirine ferma les yeux. En un instant, sa structure moléculaire se modifia, libérant sa forme originelle. Lorsqu'elle rouvrit les paupières, elle était apparue sous sa véritable forme : une créature d'une beauté irréelle, à la peau de porcelaine, dotée de longs cheveux d'un blanc étincelant, d'oreilles délicatement pointues et de grands yeux d'un violet magnétique et lumineux, vêtue d'une combinaison biomécanique aux reflets argentés et bleutés.
Fred ne recula pas. Il ne parut ni choqué, ni effrayé, ni même surpris. Il se leva simplement, prit son visage extraterrestre entre ses mains et l'embrassa. C'était un baiser d'une ferveur absolue, animé du même cœur et de la même fougue que lorsqu'elle portait les traits de Caroline. Shirine ferma ses yeux violets, se sentant enfin comblée, acceptée et rassurée.
Fred s'écarta légèrement pour contempler ses traits. Un sourire étira ses lèvres.
— Tu es magnifique, Shirine.
Elle baissa la tête, esquissant un sourire un peu gêné.
— Je comprends tes choix et tes actions, continua Fred d'une voix posée. L'existence d'une race extraterrestre est complexe à appréhender, mais... je suis surtout surpris, et profondément touché, que ce soit moi que vous ayez choisi. Je me suis toujours trouvé si banal, si quelconque... insignifiant.
Shirine posa un doigt sur ses lèvres pour l'interrompre.
— Tu es unique, Fred. C'était une évidence mathématique, mais c'est devenu une évidence de mon cœur. Je suis tombée amoureuse de toi. Ces sentiments que j'ai découverts sur Terre — l'amour que je te porte, ainsi qu'à Adam et à notre future fille — sont ce que j'ai connu de plus enivrant.
Fred s'assit à nouveau sur le bord du lit et invita Shirine, toujours sous sa véritable apparence, à s'installer sur ses genoux. Il la serra fort contre lui. Ils restèrent ainsi un long moment, enveloppés par le silence de la chambre, sous le regard attentif du petit Adam. Shirine sentait que l'esprit de Fred fonctionnait à cent à l'heure.
— Qu'est-ce que nous allons faire maintenant ? demanda-t-elle.
Fred lui exposa alors le plan qu'il venait de concevoir :
— Nous allons quitter la ville. Nous installer à la campagne, dans une maison isolée pour y élever nos enfants. Là-bas, à l'abri des regards indiscrets, tu pourras garder ta forme originelle tant que tu le souhaites. Aux yeux du monde et de la société, tu continueras d'être Caroline. De mon côté, je vais demander un aménagement pour travailler à domicile. Au moins le temps que les enfants grandissent.
Shirine trouva ce plan merveilleux.
— Et ton peuple ? s'enquit Fred. Qu'adviendra-t-il d'eux ?
— Peu importe où Adam et notre fille grandiront, répondit-elle avec douceur. L'essentiel est que nous soyons à leurs côtés. Notre race perdurera à travers eux. En principe, je devais repartir avec Shara, mais le rendez-vous est passé. Nous n'aurons plus de nouvelles d'eux avant un très long moment.
Ensemble, ils retournèrent dans la chambre louée par Shirine. Elle reprit temporairement les traits de Caroline pour le trajet. Ils installèrent Adam dans son petit lit de voyage, où il s'endormit rapidement.
Une fois le calme revenu, Fred se tourna vers elle.
— Reprends ta vraie forme, s'il te plaît.
Shirine s'exécuta. Elle l'embrassa avec une infinie tendresse, puis commença à le déshabiller doucement. Fred se laissa faire, fasciné. Ils firent l'amour cette nuit-là, et pour Shirine, ce fut un moment de pure grâce : elle offrait enfin son corps véritable, sans masque ni mensonge, à l'homme qu'elle aimait. Elle remarqua d'ailleurs que Fred mettait encore plus de passion et de ferveur dans ses étreintes que lorsqu'elle arborait l'apparence de Caroline.
Fred, geek de nature et nourri de science-fiction, possédait une ouverture d'esprit qui flirtait depuis toujours avec la croyance en une vie extraterrestre. Sa première question fusa d'ailleurs avec une curiosité presque enfantine, dénuée de colère :
— Alors... tu es réellement une alien ?
Shirine hocha doucement la tête et lui résuma à nouveau ses origines.
— Oui, Fred. Je suis une extraterrestre, mais plus précisément une hybride, biologiquement adaptée pour m'accoupler avec un Terrien et assurer la survie de mon espèce.
Fred baissa les yeux vers le bébé avant de la fixer à nouveau.
— Et tes sentiments pour moi... Est-ce qu'ils étaient programmés dès le départ ?
— Ma mission l'était, oui, expliqua-t-elle d'une voix douce. Mais au fil du temps, en vivant à tes côtés, j'ai développé ma propre personnalité et des sentiments réels, des émotions que mon peuple ne ressent pas. La base de mon comportement était calquée sur la Caroline que tu as connue, mais derrière ce mensonge d'apparence, j'ai toujours été d'une sincérité absolue avec toi depuis que nous vivons sous le même toit.
Fred plongea son regard dans les yeux d'Adam. L'enfant, d'un calme olympien, fixa son père avec une intensité troublante, comme s'il comprenait la gravité de leurs pensées. Submergée par le remords, Shirine se laissa glisser au sol. Elle se mit à genoux devant Fred, les larmes aux yeux, et murmura :
— Pardonne-moi, Fred... Je t'en prie.
Fred posa doucement Adam sur le lit. Il se pencha vers elle, prit son visage entre ses mains et essuya ses larmes du pouce. Pour la toute première fois, il prononça son véritable nom :
— Shirine…
Il la regarda avec une tendresse infinie.
— Quelle est ta véritable apparence ? À quoi ressembles-tu vraiment ?
Shirine se releva lentement, hésitante.
— Tu es sûr de vouloir le voir ?
Fred hocha la tête, le regard résolu.
Shirine ferma les yeux. En un instant, sa structure moléculaire se modifia, libérant sa forme originelle. Lorsqu'elle rouvrit les paupières, elle était apparue sous sa véritable forme : une créature d'une beauté irréelle, à la peau de porcelaine, dotée de longs cheveux d'un blanc étincelant, d'oreilles délicatement pointues et de grands yeux d'un violet magnétique et lumineux, vêtue d'une combinaison biomécanique aux reflets argentés et bleutés.
Fred ne recula pas. Il ne parut ni choqué, ni effrayé, ni même surpris. Il se leva simplement, prit son visage extraterrestre entre ses mains et l'embrassa. C'était un baiser d'une ferveur absolue, animé du même cœur et de la même fougue que lorsqu'elle portait les traits de Caroline. Shirine ferma ses yeux violets, se sentant enfin comblée, acceptée et rassurée.
Fred s'écarta légèrement pour contempler ses traits. Un sourire étira ses lèvres.
— Tu es magnifique, Shirine.
Elle baissa la tête, esquissant un sourire un peu gêné.
— Je comprends tes choix et tes actions, continua Fred d'une voix posée. L'existence d'une race extraterrestre est complexe à appréhender, mais... je suis surtout surpris, et profondément touché, que ce soit moi que vous ayez choisi. Je me suis toujours trouvé si banal, si quelconque... insignifiant.
Shirine posa un doigt sur ses lèvres pour l'interrompre.
— Tu es unique, Fred. C'était une évidence mathématique, mais c'est devenu une évidence de mon cœur. Je suis tombée amoureuse de toi. Ces sentiments que j'ai découverts sur Terre — l'amour que je te porte, ainsi qu'à Adam et à notre future fille — sont ce que j'ai connu de plus enivrant.
Fred s'assit à nouveau sur le bord du lit et invita Shirine, toujours sous sa véritable apparence, à s'installer sur ses genoux. Il la serra fort contre lui. Ils restèrent ainsi un long moment, enveloppés par le silence de la chambre, sous le regard attentif du petit Adam. Shirine sentait que l'esprit de Fred fonctionnait à cent à l'heure.
— Qu'est-ce que nous allons faire maintenant ? demanda-t-elle.
Fred lui exposa alors le plan qu'il venait de concevoir :
— Nous allons quitter la ville. Nous installer à la campagne, dans une maison isolée pour y élever nos enfants. Là-bas, à l'abri des regards indiscrets, tu pourras garder ta forme originelle tant que tu le souhaites. Aux yeux du monde et de la société, tu continueras d'être Caroline. De mon côté, je vais demander un aménagement pour travailler à domicile. Au moins le temps que les enfants grandissent.
Shirine trouva ce plan merveilleux.
— Et ton peuple ? s'enquit Fred. Qu'adviendra-t-il d'eux ?
— Peu importe où Adam et notre fille grandiront, répondit-elle avec douceur. L'essentiel est que nous soyons à leurs côtés. Notre race perdurera à travers eux. En principe, je devais repartir avec Shara, mais le rendez-vous est passé. Nous n'aurons plus de nouvelles d'eux avant un très long moment.
Ensemble, ils retournèrent dans la chambre louée par Shirine. Elle reprit temporairement les traits de Caroline pour le trajet. Ils installèrent Adam dans son petit lit de voyage, où il s'endormit rapidement.
Une fois le calme revenu, Fred se tourna vers elle.
— Reprends ta vraie forme, s'il te plaît.
Shirine s'exécuta. Elle l'embrassa avec une infinie tendresse, puis commença à le déshabiller doucement. Fred se laissa faire, fasciné. Ils firent l'amour cette nuit-là, et pour Shirine, ce fut un moment de pure grâce : elle offrait enfin son corps véritable, sans masque ni mensonge, à l'homme qu'elle aimait. Elle remarqua d'ailleurs que Fred mettait encore plus de passion et de ferveur dans ses étreintes que lorsqu'elle arborait l'apparence de Caroline.
Dans les jours qui suivirent, Fred mit ses projets à exécution. Grâce à ses compétences d'ingénieur en télécommunications, il obtint une mutation sur un poste lui permettant d'être à 100 % en télétravail, n'exigeant que de très rares déplacements professionnels.
Trois mois plus tard, la petite famille s'installa dans une maison isolée, en lisière d'une petite ville de banlieue, loin de tout voisinage direct. Dans ce havre de paix, Shirine pouvait passer la majeure partie de ses journées sous sa forme originelle, libre et épanouie. Elle ne revêtait l'apparence de Caroline que lors des rares sorties en ville ou pour faire bonne figure devant l'entourage de Fred.
Neuf mois après cette nuit de révélation, dans la chaleur de leur nouvelle maison, Shirine accoucha d'une petite fille en parfaite santé. Un magnifique bébé hybride aux yeux curieux que Fred et elle décidèrent, très simplement, de baptiser Eve.
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